Ecran noir pour la RTS?

big © RTS/SSR/Vaudeville Studios

Interview parue dans TV8, numéro 10 du 11 au 17 mars 2017. Propos recueillis par Patrick Morier-Genoud

«Si l’initiative No Billag est acceptée par le peuple, ce sera la fin de la RTS» Gilles Marchand, son directeur, n’y va pas par quatre chemins pour décrire les enjeux de la votation qui aura lieu en 2018.

Le service public audiovisuel suisse est aujourd’hui beaucoup discuté. Et l’an prochain, le peuple devra voter sur l’initiative «No Billag», laquelle demande la suppression pure et simple de la redevance pour financer l’audiovisuel public et préconise une mise aux enchères des concessions.

L’initiative « No Billag » ne concerne pas que la société de recouvrement de la redevance…

Non. L’initiative devrait plutôt s’intituler «No SSR». Si elle est acceptée, cela aura des effets immédiats et définitifs, non seulement sur la RTS mais également sur les radios et télévisions privées qui reçoivent une partie de la redevance. Et elles sont nombreuses.

En fait, «No Billag», c’est d’une certaine manière non à l’audiovisuel suisse. C’est aussi non à la solidarité confédérale. La SSR permet de proposer à Lausanne, Genève, Lugano ou Zurich des programmes radio et TV de même qualité. C’est le cœur du pacte fédéral. Le contraire d’une société médiatique à deux vitesses.

Est-ce qu’il ne faut pas malgré tout redéfinir le service public ?

Il faut le faire régulièrement. Moi, je considère qu’il doit être généraliste, s’adresser à tout le monde. D’autres voudraient qu’il se concentre uniquement sur l’info et la culture, le reste étant l’apanage du service privé. Le problème est qu’en Suisse, avec les trois grandes régions linguistiques, le marché ne peut pas financer une offre audiovisuelle équivalente. Un tel modèle aurait pour effet une destruction de l’offre suisse au profit de l’arrivée massive des opérateurs allemands, français et italiens qui, eux, sont déjà financés dans leur marché national.

En Suisse, ils ne font que diffuser des programmes conçus pour d’autres, ponctionnant au passage la publicité locale, mais sans réinvestir leurs profits dans de la production suisse. Pense-t-on sérieusement que M6 va s’intéresser aux élections cantonales romandes ou que TF1 va suivre les résultats des clubs de hockey et de foot suisses?

Qui décide de ce qui intéresse les téléspectateurs suisses ? Vous, Gilles Marchand ?

C’est plus compliqué que cela ! Nous respectons une concession fixée par les autorités démocratiquement élues de ce pays. C’est ce qui donne le cadre dans lequel je travaille. Nous sommes des professionnels, notre responsabilité est de transformer ce cadre en programmes.

La concession nous demande par exemple de contribuer à la libre formation de l’opinion des citoyens. C’est pourquoi nous proposons des débats politiques, des journées spéciales votations, des débats à la radio, à la TV, sur Internet. Il en va de même pour la culture ou le divertissement. Ensuite, nous sommes jugés sur la réalisation. On regarde si les programmes rassemblent le public, s’ils sont équilibrés. Nous sommes  observés en permanence, nous devons rendre des comptes et c’est normal.

Et si je ne payais que pour ce que je regarde ?

Il y a un problème simple de taille critique. Compte tenu de la taille de la population suisse, les programmes à la carte seraient excessivement coûteux. Les frais fixes de production ne sont pas proportionnels au nombre de téléspectateurs. Une caméra coûte à peu près le même prix à Paris, Berlin ou Genève, alors que nous sommes dix fois moins nombreux! Pour que le modèle à la carte soit possible en Suisse, par exemple au Championnat du monde de ski de Saint-Moritz, il faudrait que celles et ceux qui veulent voir une course paient très cher chaque commande pour que l’on puisse fabriquer les retransmissions.

Nous avons calculé, en fonction du nombre d’heures passées devant la télévision en Suisse et d’un tarif horaire de 4 francs (le prix du marché), qu’on arriverait à une facture de près de 1000 francs par année avec un paiement à la carte et 2000 francs pour les personnes âgées qui passent plus de temps devant la télévision. C’est injuste. Et pour faire des économies, la vérité, c’est qu’il faudrait que les Romands regardent moins la RTS et plus les chaînes françaises. Si le public souhaite continuer à regarder la RTS, le paiement solidaire à travers une redevance est plus intéressant pour la majorité.

Qui aujourd’hui attaque la SSR ?

L’attaque politique vient d’une partie du Parlement, qui considère que les institutions publiques prennent trop de place et qu’il faut les réduire pour développer le secteur privé. Et nos collègues de la presse écrite, en grave difficulté, pensent, à tort, que si la SSR était affaiblie, ils pourraient retrouver les volumes publicitaires d’antan. Et nous faisons aussi face, comme tout le monde, à la génération née avec Internet, qui ne veut payer que ce qu’elle consomme et considère que l’information doit être gratuite. 

Le problème tient peut-être au fait que le service public, tel que vous le défendez, ne peut pas être résumé à des chiffres…

Oui, c’est quelque chose d’immatériel, de culturel. Cela concerne le «vivre-ensemble» et, Dieu merci, on ne peut pas mettre ça dans un tableau Excel. Le service public ne doit pas se mesurer uniquement à l’aune de ses performances, c’est plus complexe. Si, par exemple, on investit beaucoup d’argent dans la production de films, ce n’est certainement pas pour gagner de l’argent mais parce qu’il est important que la Suisse en produise qui racontent ce que nous sommes. Quand on soutient l’OSR et l’OCL, ce n’est pas pour gagner des parts de marché, mais parce qu’on pense que c’est utile qu’il y ait dans ce pays des orchestres de qualité internationale.

La SSR est malgré tout aussi un acteur économique…

La SSR, c’est environ 6000 emplois spécialisés en Suisse, plus 6700 autres emplois indirectement créés par l’activité de production. Si elle disparaît, ce sont donc 13 000 emplois quoi sont menacés. Cela serait un désastre, aussi sur le plan de la formation professionnelle et du savoir-faire audiovisuel. La SSR doit collaborer avec d’autres acteurs économiques.

En Suisse, nous sommes trop petits pour nous entredéchirer. Cela fait le jeu des grandes plateformes internationales comme Google et Facebook. Il est plus intelligent de tendre des ponts entre nous plutôt que de nous disputer pour les miettes d’un gâteau que d’autres ont déjà mangé.

Si l’initiative « No Billag » était acceptée, ce serait vraiment la fin de la SSR ?

Cela serait la fin du service public, et cela laisserait un tas de gens sur le carreau. Et je ne parle pas ici de nos collaborateurs mais du public. La question que doivent se poser les gens, lors de cette votation, c’est s’ils trouvent important d’avoir des infos suisses, du sport, des films, des spectacles, à la télévision et à la radio. Si la population accepte «No Billag», tout cela sera en grave danger. L’acceptation de l’initiative signifierait l’écran noir pour la RTS, et de très grandes difficultés, probablement fatales, pour La Télé, Canal 9, Léman Bleu, Canal Alpha et bien d’autres.

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