Gilles Marchand

A propos du Mammouth…

Dans une récente chronique consacrée à la SSR, Jacques Pilet se félicite à juste titre de l’arrivée d’un journaliste, Roger de Weck, à la tête de la SSR, et pose une série de questions intéressantes à propos des missions et limites de l’audiovisuel public suisse. Ces questions ne dérangent pas, au contraire. Il faut en parler pour que le débat public sur ce service public puisse se tenir, en connaissance de cause.

La SSR et ses différentes entreprises de radio et télévision, défendent le principe d’un service public généraliste, qui s’adresse à tous les publics dans toutes les langues du pays. C’est pourquoi les chaînes publiques suisses proposent de l’information, des programmes culturels, des magazines de société mais aussi une riche offre sportive, du divertissement, des films et des séries. Cette diversité permet aux chaînes suisses de résister à l’explosion de l’offre audiovisuelle et particulièrement à la présence massive des chaînes de radio et de télévision françaises, allemandes et italiennes dans notre pays. Car c’est bien là le cœur du débat. Compte tenu de la taille du marché national, l’affaiblissement ou le repli de l’audiovisuel public ne profitera pas à une offre privée suisse. Au contraire, il est absolument certain que cette situation ouvrirait un boulevard aux télévisions et radios étrangères, qui elles, ne s’intéressent absolument pas aux réalités culturelles, politiques ou sportives de notre complexe petit pays. Cette indifférence logique se traduirait par un appauvrissement majeur de nos identités régionales et nationales, que reflètent tous les jours les émissions de radio et de télévision suisses.

Si l’on accepte ce principe généraliste, reste encore à évaluer si la qualité des programmes suisses est satisfaisante. Et sur ce plan, bien entendu, le débat doit être permanent, et la critique est utile. Et la comparaison internationale, dans la mesure des moyens disponibles, est fort instructive.

Mais reprenons quelques questions posées par Jacques Pilet dans l’Hebdo.

La SSR doit-elle limiter son offre sportive?

Le sport est un ingrédient majeur de la télévision, dans sa dramaturgie et sa dimension spectaculaire d’une part, servie par la qualité des images et de la réalisation. D’autre part, le sport est aussi un lien social, un relais identitaire évident. Preuve en sont les centaines de milliers de téléspectateurs et auditeurs qui suivent les retransmissions sportives de la SSR. Si le service public suisse abandonne ce domaine, il y aura certes Eurosport, TF1 ou France télévisions, pour ne citer que le monde francophone, qui par défaut capteront le public romand. Mais peut-on croire une seconde que ces chaînes s’intéresseront aux performances des athlètes suisses ? Pourra-t-on suivre Wawrinka en 16ème de finale à Roland Garros, les matches de préparation de l’équipe nationale de football, toutes les médailles suisses aux JO d’hiver, les marins suisses ou la Patrouille des Glaciers ? Bien sûr que non, posez la question à M6 ou TF1… Et qui sera en mesure de produire et diffuser les matches de hockey ou de foot suisses ? Swisscom et son – excellente – offre payante ?

La TSR a diffusé 1816 heures de sport en 2009, principalement sur son deuxième canal. Cette offre a été plébiscitée par le public romand.

L’achat d’une série US coûte presque 10 fois moins à la TSR qu’une production suisse de même durée.

La SSR engloutit-elle des ressources considérables pour l’achat de séries américaines ? Attention, erreur d’analyse. Un épisode de Dr House sur la TSR s’achète  FS 5’000.- pour deux diffusions. La production d’une série en Suisse romande, d’une durée équivalente, coûte FS 400’000.- au moins. Il serait bien sûr formidable de produire massivement des fictions suisses ! Et d’ailleurs la SSR investit beaucoup d’argent, autant que l’Office Fédéral de la Culture, dans la fiction et le documentaire suisse. Mais il faut être réaliste, les télévisions publiques suisses, dans leurs petits marchés, n’ont tout simplement pas les moyens produire tout ce qu’elles diffusent. Pourquoi acheter des séries ? Parce que pour amener suffisamment de public sur les émissions suisses, qui sont elles au cœur du mandat, il faut construire et garder cette audience toute la journée. Et la fiction achetée, très appréciée du public, remplit parfaitement cette mission, à moindre coût.

5% de cadres

Y-a-t-il un empilement hiérarchique à la SSR ? Parlons de la Suisse romande. La fusion RSR / TSR réduira le nombre de cadres à moins d’une centaine pour 2000 collaborateurs, 1600 pleins-temps, soit un ratio de 5% environ. La direction de l’entreprise compte 11 personnes pour 4 chaînes de radio et 2 chaînes de tv. Si l’on compare cette situation avec celle de nos voisins français, France télévisions et Radio France, le service public suisse romand est pour le moins léger dans ses structures !

Un partenariat « presse écrite/RTS »  ?

Cela serait souhaitable et nécessaire. En suisse alémanique, il y a un partenariat (presse – tv) qui repose sur un investissement commun des éditeurs et de la SSR, dans une société qui dispose de cases de programmes sur la télévision alémanique. Cet exercice est en partie financé par un partage de revenus publicitaires que le marché romand n’arrive hélas pas à générer. Mais ici, d’autres partenariats sont possibles, notamment sur internet. Par exemple sous la forme des capsules audiovisuelles produites par les équipes de la RTS, identifiées comme telles et qui pourraient être mises à disposition sur les plates-formes web des journaux. Qui en contre-partie proposeraient à leurs lecteurs de découvrir la richesse du patrimoine audiovisuel romand. Ces idées sont actuellement à l’étude.  D’autant plus que les sites web (gratuits) de la SSR n’ont actuellement pas d’objectifs commerciaux.

Ces quelques exemples montrent que la situation est complexe. Et c’est bien normal car le monde des médias, particulièrement audiovisuels, est en mutation totale, profonde, irréversible. En Suisse comme partout, le service public doit se préparer à ces bouleversements, anticiper, repenser son modèle, proposer ses programmes de multiples manières, sur toutes les distributions, mobiles et statique, linéaires et à la demande. La presse écrite est aussi en pleine mutation. Et son développement ne se résume pas au repli de la radio et de la télévision. Mais une chose est certaine, l’audiovisuel public doit établir ses priorités, en débattre ouvertement, trouver une forme de co-existence intelligente avec le secteur privé. Et inlassablement s’adresser à tous ses publics, tous légitimes, à la radio, à la télévision et sur le web.

Gilles Marchand

Article paru aussi dans l’Hebdo, juin 2010

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