Gilles Marchand

Halte au « SSR-bashing »! Débattons calmement du service public

Certes, il y a la campagne. Elle est vive et a largement débordé de l’objet soumis à votation, en l’occurrence une modification des modalités de perception de la redevance.

Dans cette campagne portée par l’USAM et l’UDC, bon nombre de journaux, dont Le Temps, ont pris fait et cause contre cette nouvelle LRTV et partant contre la SSR, sa position dans le marché, son périmètre actuel, son modèle.C’est leur droit le plus strict.

Mais se développe du coup un sport très en vogue en ce moment. Il permet de se défouler sans trop de risques et offre le sentiment confortable de la chasse en groupe. C’est le «SSR-bashing».

Pas un jour sans que l’on dénonce ici les paillettes d’un programme, là la gouvernance ou les salaires des dirigeants, sans que l’on brandisse la carte de la télévision d’Etat, que l’on fustige des structures lourdes, des effectifs et un encadrement pléthoriques, ou encore que l’on imagine la menace d’hypothétiques hausses massives de redevances.

Alors débattons vraiment. Parlons des programmes, de ce qui est utile à la Suisse, à la coexistence démocratique. Discutons de l’avenir de la fiction et des documentaires dans un monde numérique. Réfléchissons au rôle du sport dans un pays plurilingue traversé par de multiples identités. Demandons-nous s’il est préférable de parler de la culture ou de la produire. Bataillons sur les mandats, bref, évoquons l’avenir des médias. C’est un bon débat, utile et bienvenu. Et cela tombe bien, il est programmé en 2016 avec un rendez-vous final au parlement fédéral.

Mais arrêtons le jeu de dupes, destructeur pour tout le monde, et particulièrement pour les régions latines. «L’ogre» SSR est un nain pour quiconque a l’honnêteté intellectuelle de le comparer à ses vrais concurrents, les diffuseurs français, allemands ou italiens. Sans parler des plateformes web internationales. La taille de la RTS correspond, bon an mal an, au mandat de prestation qui lui est confié. Il est bien sûr possible d’adopter d’autres modèles d’organisation, mais ce qui détermine les effectifs c’est l’offre de programme livrée et non le nombre d’habitants à qui elle est destinée! Tout cela n’empêche pas de lancer régulièrement des plans d’économie et de rester un employeur plutôt social, qui cherche à réorienter ses collaborateurs plutôt que de les licencier. Est-ce si grave?

Les journaux font face à une crise sans précédent. C’est un fait. Mais ils n’iront pas mieux si le service public est affaibli.

Un repli important de la télévision publique permettrait-il à un florissant marché privé d’émerger? Illusion d’optique. Dans les petites régions, le marché ne permet pas de refinancer les prestations de programme actuelles, c’est bien pour cela que la SSR pratique une clé de financement solidaire qui permet de proposer des programmes semblables dans toute la Suisse, indépendamment de la puissance économique des marchés.

Nous pourrions certes regarder du sport sur les (rares) chaînes internationales qui le proposent en accès libre. Mais regardons un «Suisse-France» de foot sur TF1 avant d’en reparler… Et qui financera les films et documentaires suisses, qui enregistrera les concerts de l’OSR ou de l’OCL, qui captera les opéras de Genève ou Lausanne? M6? Il n’y a bien entendu aucun profit à retirer de ces activités. C’est pour cela qu’il y a un financement public. Mais la radio et la TV publiques ne doivent pas se résumer à ce qui n’intéresse pas les acteurs privés.

Alors pourquoi une telle charge? Pourquoi l’Union suisse des arts et métiers (USAM) attaque-t-elle si violemment une nouvelle loi qui est favorable à plus de 80% des petites entreprises de ce pays? Pourquoi brandir constamment la menace de nouveaux «impôts Billag» alors que cette nouvelle loi, soutenue par une large majorité du parlement, propose une baisse significative de la redevance?

Parce que derrière ce combat se joue sans doute autre chose. Un rapport de force économique dans le marché des médias, certainement. Mais aussi une certaine idée de la Suisse. Une Suisse décentralisée, qui respecte et valorise la diversité des gens, des genres et des cultures. Une Suisse qui imagine plus qu’elle ne se ratatine.

Les médias jouent un rôle clé dans ce débat tout en affrontant une difficile tempête numérique. Ils sont importants, tous autant qu’ils sont. Ils participent à expliquer ce que nous sommes, dans notre pays comme à l’étranger. Et franchement dit, la radio et la télévision publiques ne sont pas en reste dans cette tâche.

En ce sens, la SSR n’est évidemment pas au service de l’Etat, mais de ses publics. Ceux-ci sont exigeants, mobiles, connectés au monde. C’est pour eux que la RTS a opéré une profonde et rapide mue numérique. En renouvelant ses équipements et en investissant dès 2001 les plateformes interactives. C’est d’ailleurs bien ce mouvement précurseur et massif qu’on lui reproche aujourd’hui. Mais doit-on à la fois contester un développement rapide et dénoncer l’inertie du «Moloch»?

Après le 14 juin et quel que soit finalement le résultat de ce vote, il sera vraiment indispensable de relancer un débat constructif et apaisé sur le service public suisse. Le jeu en vaut largement la chandelle.

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