Gilles Marchand

Le numérique au service du public

— Interview de Robert Ruoff, publiée le 26 novembre 2019 dans
«Medienwoche» —

La SSR traverse actuellement l’une des phases de mutation les plus difficiles de ses quelque 90 années d’existence. Soumise à la pression des coûts, elle souhaite adapter l’offre journalistique aux nouveaux modes de consommation des médias. Les plates-formes numériques étant de plus en plus utilisées, la production de contenus doit être dissociée des canaux de diffusion. Dans une longue interview avec «Medienwoche», Gilles Marchand, directeur général de la SSR, explique comment il compte atteindre cet objectif.

Medienwoche: Monsieur Marchand, vous êtes depuis un peu plus de deux ans directeur général de la SSR. Et pourtant je me suis posé la question suivante: est-ce que ce n’est pas que maintenant que les choses sont vraiment en train de commencer pour vous?
Gilles Marchand: Que voulez-vous dire?

Les deux dernières années ont été mouvementées: il y a eu le combat contre l’initiative «No Billag». L’annonce des mesures d’économie. Le conflit autour des nouvelles structures, en particulier le studio radio de Berne. Sur ce point, vous avez trouvé un arrangement avec le monde politique, même si une certaine méfiance persiste. Vous avez gagné le combat contre «No Billag». Vous avez réglé les questions de personnel: Ruedi Matter est parti, Nathalie Wappler est entrée en fonction. Elle élabore actuellement la «Stratégie SRF 2024» et sera également directrice générale suppléante à partir de l’année prochaine. Vous avez en outre clairement défini l’objectif stratégique: dans quelques années, la consommation des programmes radio et tv traditionnels ne représentera plus que la moitié de l’utilisation des services de la SSR, l’autre moitié revenant aux plates-formes numériques maison qui permettent aux utilisateurs de se composer un menu «à la carte», comme vous le dites.
Lorsque j’ai pris mes fonctions à l’automne 2017, j’ai dû immédiatement me lancer dans le combat contre l’initiative «No Billag». On attendait de la SSR qu’elle change. C’est pourquoi nous n’avons cessé d’insister sur le fait que le service ne peut exister en Suisse qu’avec une redevance. La Suisse est trop petite pour assurer des prestations de service public sous forme de «pay per view». Il n’y avait et il n’y a pas de plan B. Mais il y a le plan R, «R» comme réformes. Je l’ai répété sans arrêt dans les mois qui ont précédé la votation, et je pense avoir été entendu et compris et avoir ainsi contribué au rejet clair de l’initiative. Le jour de la votation, l’après-midi du 4 mars 2018, nous avons commencé à plancher sur la réforme. A peine deux ou trois heures après l’annonce officielle des résultats, nous avons déclaré que malgré la victoire écrasante du non lors de la votation populaire, la SSR ne pouvait pas rester telle qu’elle était, en raison du recul de nos moyens financiers. Le Conseil fédéral avait en effet décidé de limiter la part de la redevance allouée à la SSR et les recettes publicitaires étaient en baisse. Nous devions composer avec ces nouvelles conditions financières. Pour préserver le service public que le peuple suisse a si clairement choisi de soutenir, il nous faut non seulement continuer à développer les offres de programmes existantes, mais aussi répondre aux nouveaux besoins numériques – le tout avec un budget réduit.

Et maintenant vous dites que d’ici quelques années, le ratio entre les programmes diffusés en linéaire et l’offre «à la carte» proposée sur les plates-formes en ligne sera de 50/50. Comment arrivez-vous à ce chiffre?
Ce n’est pas un calcul précis. Il s’agit là d’une anticipation stratégique concernant l’utilisation de l’offre audiovisuelle: nous nous attendons à ce que ce ratio soit atteint dans trois, quatre ou cinq ans. La consommation de médias numériques est en forte hausse, c’est un axe stratégique pour la SSR. Et c’est pourquoi nous aspirons à un équilibre entre l’offre linéaire et l’offre numérique. Pour les contenus produits par la SSR, nous visons également un rapport équilibré entre les offres numériques et broadcast.

Qu’allez-vous supprimer, qu’allez-vous développer?
La part de l’offre numérique «on demand» va sans doute augmenter – et celle de l’offre linéaire baisser.

Comptez-vous par exemple supprimer la chaîne de télévision «SRF info»?
Cette question n’est pas d’actualité. Nous avons quelques idées, mais il est encore trop tôt pour dire précisément ce qui va changer et comment. Cependant, comme je l’ai déjà évoqué, nous prévoyons de réduire un peu l’offre de programmes linéaire et d’étendre l’offre «à la carte» proposée sur les plates-formes. Le mode de production va également changer.

Qu’entendez-vous par là?
Je pense surtout aux processus de production. Pour le sport par exemple, la question suivante se pose: devons-nous vraiment envoyer toutes les équipes de production dans les stades ou pouvons-nous à l’avenir produire encore plus de matches de hockey sur glace ou de courses de ski depuis nos studios? Nous travaillons déjà avec cette technologie de production à distance. Lors de la coupe du monde de ski alpin 2019 qui a eu lieu à Åre, une partie de l’équipe technique se trouvait ainsi dans les studios de Zurich, Genève ou Lugano.

Il s’agit là d’une mesure d’économie qui touche le programme classique.
Oui. Et nous pouvons investir l’argent ainsi économisé dans l’achat de droits sportifs et de fictions ou dans des productions maison.

Quel est le lien entre les deux formes d’offres, à savoir les programmes linéaires et les plates-formes numériques? Il semblerait que jusqu’à présent, les plates-formes en ligne telles que srf.ch, rts.ch, rsi.ch ou rtr.ch proposent essentiellement des contenus qui ont déjà été diffusés dans le cadre des programmes linéaires. Un peu comme s’il s’agissait d’archives.
La production de contenus est de plus en plus dissociée des canaux de diffusion. On pense en termes de thèmes, et non pas de canaux. Les élections fédérales sont un bon exemple. Nous proposons d’une part des reportages et discussions de plateaux classiques, en radio comme en télévision. Parfois de manière complétement intégrée. D’autre part nous offrons des compléments on line, des chiffres, des données utiles pour améliorer la compréhension, sur nos plateformes numériques. Le datajournalisme par exemple devient important dans ce genre d’événements. Notre logique est complémentaire. Nous proposons ainsi au public une offre variée sur un thème donné, offre qui est à la fois diffusée à un moment précis, et en même consultable partout et en tout temps, dans son intégralité ou en sélectionnant uniquement les parties que l’on juge particulièrement intéressantes. Il est important de souligner aussi que lorsque radio, télévision et digital coopèrent entre eux, la diversité doit être respectée. Chaque media a son propre rythme, ses propres perspectives, et raconte aussi sa propre histoire.

En clair: l’offre spécifique radio et tv reste en place, de même que l’offre en ligne. Et comment conjuguer cela au passage à un ratio 50/50 pour ce qui est de la consommation d’offres linéaires et de l’utilisation des plates-formes, alors même que l’heure est à l’économie?
Cette répartition 50/50 dépend de la consommation réelle. C’est une réalité de cette nouvelle société numérique. Nous vivons aujourd’hui dans un monde «à la carte» dans lequel les gens peuvent choisir quelle offre de médias et d’information ils veulent utiliser et à quel moment. Ce n’est ni bien ni mal, c’est un fait. Notre mission consiste à exploiter les possibilités numériques afin de remplir le mandat de prestations et ainsi d’atteindre l’ensemble du public, le tout avec un budget réduit.

Et vous vous attelez maintenant à cette tâche en élaborant une nouvelle stratégie. Officiellement, la «Stratégie 2024» est développée sous la direction de Nathalie Wappler, directrice de SRF et future directrice générale suppléante…
Je souhaite ici apporter une précision. Nous avons une stratégie SSR, qui s’applique à toutes les unités d’entreprise. Dans ce cadre, chaque entreprise régionale élabore et décline sa propre stratégie, car la diversité et les différences culturelles entre les régions linguistiques sont importantes pour nous. Ce que Nathalie Wappler s’apprête à faire en Suisse alémanique avec la stratégie SRF, ou Larissa Bieler avec Swissinfo, Pascal Crittin l’a déjà fait en Suisse romande, Maurizio Canetta au Tessin et Ladina Heimgartner dans les Grisons.

Pensez-vous que SRF puisse apprendre quelque chose de la RTS?
Oui, et inversement. Les régions ne réfléchissent pas chacune de leur côté. Nous réfléchissons ensemble. C’est pourquoi Pascal Crittin, directeur de la RTS, Beat Grossenbacher, responsable des Finances SSR, et Bakel Walden, directeur «Développement et Offres» de la SSR, sont également engagés dans le projet de SRF. Nous appliquons les principes de la «meilleure pratique», pour trouver les meilleures solutions. Et les bonnes idées peuvent venir de Suisse alémanique, des Grisons, de Suisse italienne ou de Suisse romande, cela n’a aucune importance. Une bonne idée est une bonne idée. Point.

Quelles sont les bonnes solutions venues de Suisse romande? Pouvez-vous nous donner un exemple?
La nouvelle application de RTS info par exemple, est très bien faite. Elle sera sans doute un outil précieux pour l’ensemble de la SSR. De son côté, SRF vient également de lancer une stratégie audio des plus intéressantes, qui peut aussi être très utile à l’échelle de la SSR. La RTS est très impliquée dans le domaine de l’intelligence artificielle, ce qui bénéficie également à SRF. Et la RSI a lancé le projet «Wetube», un petit studio que la RSI consacre à la vidéo et aux médias sociaux, et basé à Lugano-Besso. Il est équipé de matériel professionnel et peut être utilisé gratuitement et sur simple inscription par les jeunes souhaitant mettre en œuvre une idée ou un projet digital sur Youtube. C’est une très bonne initiative. J’espère que les autres unités d’entreprise s’engageront également dans cette voie. RTR a par exemple développé une stratégie de proximité très efficace et Swissinfo se démarque en matière de community building. Tout cela est utile pour les autres unités d’entreprise, partout, si nous faisons preuve d’ouverture. La même chose vaut pour nos programmes. Nous réfléchissons ensemble. Nous cherchons des solutions et des idées communes.

Cela dit, lorsque l’on regarde cet organigramme, on a l’impression que la direction générale est très présente au sein du comité de pilotage. Et avec le responsable des Finances SSR comme chef de projet et le responsable Marketing SRF comme responsable opérationnel, le pilotage semble davantage axé sur les finances, le controlling et la commercialisation. Le côté journalistique passe après.
C’est une surinterprétation. Nous devons simplement élaborer ces projets en tenant compte des nouvelles conditions financières. Il serait naïf de commencer par développer de belles idées, pour finalement se rendre compte qu’elles ne peuvent être mises en œuvre faute de moyens financiers. Le développement des offres de programme est cependant au cœur de la réflexion stratégique de SRF, et c’est la directrice, Nathalie Wappler, qui s’en occupe.

Il apparaît comme évident que lorsque l’on est issu du milieu du journalisme, on a une tendance à l’idéalisme. Et pourtant, on constate rapidement que lorsque l’on parle de la SSR, on aborde souvent le sujet de l’argent.
Parlez-vous de la situation actuelle ou voulez-vous dire que cela a toujours été le cas?

C’est le cas depuis «No Billag». L’objectif d’économie de 100 millions de francs annoncé le 4 mars 2018 a été le signal de départ.
Pendant 30 ans et jusqu’il y a peu, la SSR a toujours pu bénéficier d’un financement stable grâce à l’évolution démographique. Depuis trois ou quatre ans, nos moyens ne cessent de reculer. Entre 2014 et 2018, nous avons perdu 75 millions de francs de recettes commerciales. Nous avons trouvé des solutions pour compenser ces pertes. Le débat autour de l’initiative «No Billag» portait beaucoup sur nos moyens et notre taille. Il était clair que nous devrions réaliser la transformation numérique de la SSR avec moins d’argent.
C’est pourquoi nous avons lancé le projet des 100 millions d’économie. Avec le but de réduire le budget de 80 millions et de réinvestir 20 millions dans le programme. Ce processus sera terminé d’ici 2020. Mais nous devons économiser 50 millions de plus en raison de la forte baisse des recettes de publicité tv. Ainsi, nous nous retrouvons avec un budget 2020 diminué d’environ 130 millions par rapport à 2018. Cela explique pourquoi nous parlons d’argent!
Mais nous pensons aussi à l’avenir. Nous nous adaptons aux évolutions et nous réformons la SSR en lançant aussi de nouveaux projets. Nous co-produisons des nouvelles séries suisses. Dans un format qui vise un large public – pas uniquement les jeunes. Nous allons créer une nouvelle plate-forme numérique, sur laquelle il sera possible de trouver les programmes de la SSR, fabriqués dans les différentes régions, avec des sous-titrages à la carte dans les langues nationales. Le public pourra vraiment choisir ses contenus «à la carte».
Nous disposons aussi, actuellement, d’une offre d’information forte dans l’ensemble des régions. Je crois que la couverture des élections fédérales 2019 l’a bien montré. Nous avons reçu de très bons échos. Autrement dit : nous économisons d’un côté pour pouvoir remplir notre mandat de prestations de l’autre.

Continuons encore un peu à parler d’argent – bien malgré moi cela dit. Vous ne vous attendiez pas à ce que les recettes publicitaires baissent autant. Mais je suppose que vous anticipez une poursuite de cette tendance pour les années à venir. Ne serait-il pas pertinent de dire maintenant: «D’accord, nous renonçons complètement à la publicité et nous laissons les diffuseurs privés s’en charger. Par contre la redevance nous est garantie et le montant maximum, le plafond, doit être flexible»?
La SSR a besoin d’un budget correct et stable pour remplir son mandat de prestations. A l’heure actuelle, les recettes publicitaires se montent encore à près de 170 millions. Si elles venaient à disparaître, il faudrait les compenser. Nous avons aujourd’hui un modèle de financement dual avec la redevance et les recettes commerciales. Et la définition de ce modèle relève d’une discussion politique.

Etes-vous ouvert à cette discussion?
Je suis ouvert à toutes les discussions. Ce qui est important pour moi, c’est de préserver notre budget. Vous savez, la SSR a peut-être l’air très forte en Suisse. Mais par rapport à nos concurrents de l’étranger, nous sommes certes performants mais aussi très petits. Nous sommes en concurrence avec les chaînes allemandes, françaises et italiennes, avec les plates-formes telles que Netflix, Amazon ou Disney beaucoup plus puissantes que nous et nous arrivons maintenant à un point où nos moyens financiers rendent le combat difficile, dans ce petit pays qui travaille dans quatre langues.

Certains parlent également d’octroyer des financements publics à d’autres entreprises média…
Cela a peu de sens d’éparpiller les moyens dont nous disposons en Suisse entre différents acteurs médias et producteurs. Si les budgets étaient répartis entre une multitude d’acteurs, aucun d’entre eux n’aurait les moyens de produire des contenus capables de faire face à la concurrence internationale. Dans un tel contexte, comment pourrait-on encore produire un film, soutenir un orchestre ou acheter des droits sportifs?

Vous évoquez toujours l’offre que la SSR doit proposer, ainsi que son mandat de prestations. Il serait peut-être plus pertinent de nous parler de votre «stratégie d’offre» en quelques mots et de nous donner deux ou trois exemples. Cela permettrait à nos lecteurs, au public et à la communauté d’utilisateurs de savoir où vous situez réellement le cœur de l’offre de service public et donc, où l’argent doit être investi.
Pour moi, il est clair que la prestation de service public consiste d’abord en la production d’informations indépendantes et professionnelles, dans les quatre langues nationales. Je crois que c’est capital pour le bon fonctionnement de notre démocratie directe. Nous l’avons constaté pendant les élections. Mais l’information ne fait pas tout. Nous devons aussi veiller à ce que des investissements conséquents soient réalisés dans le domaine culturel, dans les régions et dans les différents genres artistiques. Je pense ici à la fiction, à la musique, à la littérature ainsi qu’à l’ensemble des arts. Le marché suisse est trop petit pour financer une production culturelle importante par des recettes commerciales. Le service public a ici une véritable responsabilité, et pas seulement à travers ses programmes. Nous devons travailler avec des producteurs indépendants, soutenir des festivals et nous impliquer en nous servant de l’ensemble de nos vecteurs radio, tv et numériques.
Le service public doit rassembler la Suisse au-delà des barrières linguistiques. C’est pourquoi le sport est aussi très important, tout comme les émissions de divertissement et d’accompagnement. Le défi consiste à définir notre propre approche et nos formats afin de différencier le service public dans ces domaines aussi.
Autre point important: nous avons le devoir d’atteindre l’ensemble de la Suisse, c’est-à-dire tous les groupes sociaux, y compris les jeunes. C’est pourquoi il est si important d’adapter nos formats et nos modes de narration et surtout, d’utiliser tous les canaux dont nous disposons, linéaires ou «à la carte». Voilà ce que représente le service public.
Il s’agit de remplir un mandat important pour la société, pour le sentiment de «vivre-ensemble», en ayant conscience de notre responsabilité, mais aussi en faisant preuve d’audace et d’originalité. C’est ce à quoi nous nous engageons chaque jour. Non pas pour protéger nos positions, mais parce que nous pensons que c’est vraiment important pour toutes et tous.

Il est donc prévu que dans cinq ans environ, à peu près la moitié de l’offre SSR sera accessible sur des plates-formes «à la carte». Et je me risque à émettre à ce sujet un avis quelque peu provocateur; vous faites aujourd’hui la même chose que la SSR il y a de cela une vingtaine d’années: vous suivez la concurrence. Plus encore: vous vous alliez à la concurrence.
C’est votre interprétation, je ne la partage pas. Mais vous êtes bien évidemment libre de penser ce que vous voulez…

Peut-être que je pousse un peu, mais je souhaiterais expliquer ce que j’entends par-là. Je me souviens de la manière dont les choses se sont passées il y a 30 ans, puis il y a entre 15 et 20 ans. La SSR a amorcé un processus de décentralisation visant à la rendre opérationnelle face à la concurrence étrangère dans les différentes régions linguistiques. Les unités d’entreprise décentralisées comme SRF ont ensuite acheté les formats commerciaux internationaux et les ont adaptés au marché suisse, se prêtant ainsi au jeu de la concurrence commerciale.
Je souhaite clarifier une chose: l’approche et le mandat de la SSR n’ont rien à voir avec ceux des diffuseurs privés, que je respecte d’ailleurs totalement. Mais nous, nous ne cherchons pas des programmes pour générer des recettes, nous cherchons des moyens pour fabriquer des programmes. C’est une perspective différente, mais tout aussi légitime que l’approche commerciale. On peut être critique vis-à-vis de nos programmes et prestations. Cela n’est absolument pas un problème. Bien au contraire: un débat ouvert est essentiel. Toutefois, je regretterais qu’il y ait un doute sur nos intentions stratégiques.

Je ne dis pas que mon avis reflète la réalité. C’est une base de discussion. Vous déplorez, tout comme l’ensemble des acteurs de la scène médiatique suisse, la concurrence que représentent les entreprises technologiques internationales, qui accaparent le marché suisse de la publicité, voire proposent leurs propres programmes. Mais en même temps, vous utilisez aussi ces vecteurs en diffusant vos contenus sur les médias sociaux tels que Facebook, Instagram, Twitter ou encore Youtube. En clair: en présentant les contenus du service public via ces canaux, vous ne faites que renforcer la concurrence.
Premièrement, nous voulons et devons aller chercher notre public là où il se trouve. Deuxièmement: nous utilisons ces canaux de distribution pour diffuser nos propres contenus. Troisièmement: nous proposons sur ces canaux une offre différente des autres. La politique, et notamment notre couverture des dernières élections fédérales, est un bon exemple.

Pouvez-vous développer?
En plus de proposer beaucoup de contenus sur nos canaux tv et radio classiques, nous avons développé une large offre web sur les plates-formes numériques. Et nous avons exploité les médias sociaux, surtout pour encourager les jeunes à aller voter. Ce qui correspond à notre mandat de prestations. Je ne pense pas que nous renforcions la concurrence en adoptant cette approche. Bien au contraire: nous veillons à préserver notre autonomie par rapport à ces plateformes tiers en proposant aussi ces contenus chez nous.
Il existe une expression canadienne que j’aime beaucoup: «la découvrabilité». Il convient d’utiliser les différentes possibilités, l’ensemble des canaux que nous avons à disposition pour faciliter l’accès à nos contenus. Mais en gardant toujours à l’esprit la chose suivante: nous avons notre mandat, nous avons des valeurs, nous avons notre identité, et nous devons cultiver cela.

Mais des études montrent qu’après coup, les utilisateurs de ces canaux ne savent plus d’où proviennent les contenus qu’ils ont visionnés…
C’est faux. Nous avons une stratégie de branding très claire. Le cas de Youtube est un très bon exemple. Youtube a beau être notre premier concurrent dans le domaine tv, nous y proposons aussi nos contenus, mais toujours avec notre branding, notre identité. On doit pouvoir reconnaître rapidement les offres SSR, c’est un gage de confiance. Y compris d’ailleurs sur la nouvelle plate-forme numérique que nous préparons.

Nous reviendrons certainement sur ce sujet. Mais puisque nous parlons de Youtube, Instagram, Twitter et Facebook, la question suivante se pose: avez-vous des accords avec ces entreprises?
Nous utilisons les services proposés par ces entreprises pour diffuser nos contenus et ainsi aller chercher notre public là où il se trouve.

Facebook ne verse donc pas d’argent à la SSR? Je pose la question car il semblerait qu’aux Etats-Unis, Facebook rémunère certaines entreprises média, et aussi parce que Mark Zuckerberg est également venu en Europe pour trouver des partenaires, non seulement dans le domaine des médias mais aussi dans l’industrie automobile par exemple.
Non, nous ne recevons pas d’argent. Nous utilisons ces plates-formes pour proposer à notre public des contenus de service public de qualité.

Mais vous payez pour bénéficier d’une meilleure visibilité n’est-ce-pas?
Cela peut arriver, lorsqu’il s’agit de promouvoir nos contenus. C’est comme une publicité dans un journal ou une promotion sur nos propres canaux. Mais en règle générale, nos contenus doivent être suffisamment forts pour susciter tout seuls l’attention souhaitée.

C’est vrai. Mais il y a les fameux algorithmes qui décident de ce qui est visible ou pas.
Nous n’avons bien évidemment aucune influence là-dessus mais ces plates-formes constituent uniquement un moyen supplémentaire de diffuser notre offre.

Youtube ne semble pas poser de problème et s’apparente à un support neutre pour ainsi dire…
Le mode de narration et le rythme peuvent être différents. Mais il est vrai qu’on peut aussi proposer sur Youtube un documentaire complet qui a déjà été diffusé à la télévision classique. Prenons comme contre-exemple «Nouvo», un format vidéo court de trois minutes qui couvre des sujets d’actualité et dont la forme narrative est particulièrement adaptée aux jeunes. La RTS a développé, là, un format dont le rythme et le mode de sous-titrage particuliers sont bien adaptés à Youtube et la consultation rapide, en mobilité. Pour autant, il s’agit tout de même très clairement de contenus de service public.

Aucun problème. Les technologies de l’information ont permis l’apparition d’un nouveau langage visuel et de nouvelles formes narratives sur les plates-formes en ligne et le service public se doit de les exploiter. La question est plutôt de savoir si la SSR, en proposant des formats attractifs qui traitent de questions de société, voire de politique, tels que «True Talk» ou «Nouvo», ou d’autres contenus de qualité, ne valorise pas des canaux de distribution commerciaux controversés. Facebook, par exemple, pose un véritable problème. Le réseau social a réintégré la plate-forme du nationalisme blanc «Breitbart» et se refuse à vérifier la véracité des contenus publicitaires d’ordre politique. Facebook est maintenant aussi utilisé par les partis britanniques pour tester l’efficacité des différentes formes de publicité en vue des élections parlementaires de décembre. Il s’agit donc de «marketing direct politique» testé sur les consommateurs à leur insu. Ce ne sont que des exemples. Même si la SSR adopte une approche factuelle sur ce réseau social, elle risque de se retrouver dans un environnement propice à la manipulation et susceptible de donner lieu à de vifs débats politiques.
Nous en sommes conscients et prêts à relever ces défis. Le problème de la manipulation se posera, en effet, de plus en plus. C’est pourquoi nous devons tout faire pour préserver nos marques. C’est pourquoi le branding est très important. Nous devons veiller à ce que nos contenus soient repérés clairement et immédiatement, et ce quel que soit le lieu où nous les distribuons. Mais dans ce monde numérique où tout est relié, il est impossible de n’utiliser que ses propres canaux de penser en logique fermée et propriétaire seulement. Cette époque est révolue. Nous vivons dans un monde interconnecté.

Mais alors pourquoi ne pas renforcer votre collaboration avec les chaînes de service public d’autres pays, telles qu’ORF ou France 2 par exemple?
Nous entretenons déjà une étroite collaboration avec nos partenaires de l’Union Européenne de Radio-Télévision (UER). Nous travaillons ensemble au développement d’innovations. Mais la question des droits est très complexe car dans le domaine de la télévision traditionnelle, ils diffèrent d’un pays à l’autre. Le développement de notre nouvelle plate-forme numérique multilingue est ainsi suivi avec intérêt par de nombreux collègues européens. Une fois de plus – comme dans le cadre de l’initiative «No Billag» – nous sommes une sorte de laboratoire de recherche. Ce sera la première fois qu’une plate-forme proposera une offre commune, complétement plurilingue. ARD, France Télévisions et la chaîne italienne RAI souhaiteraient par exemple aller dans cette direction et coopérer. Mais c’est difficile car elles n’ont pas les droits nécessaires pour les 3 pays. Et en matière de droits, le moindre morceau de musique, même bref, intégré à un sujet politique de «Rundschau» ou de «Temps Présent» peut bloquer une diffusion internationale. Si vous ne vérifiez pas tout rigoureusement, vous le payez au prix for!
Avec notre projet de plate-forme multilingue, nous faisons un pas en avant. Cela coûte cher à la SSR de travailler dans quatre langues. Mais c’est aussi une chance incroyable. Notre ancrage est fort dans les régions linguistiques. En ce sens nous sommes une sorte de laboratoire européen avec une offre multilingue avec sous-titrages et recommandations personnalisées sur des thèmes d’intérêt. Et nous serons prêts à partager avec tous nos collègues européens, les enseignements tirés suite au lancement du projet, y compris bien sûr la réaction du public.

Un échange avec les autres diffuseurs de droit public est-il prévu sur la plate-forme?
Oui, nous aimerions essayer en tout cas. Là aussi se pose la question des droits. Mais certains de nos partenaires internationaux de services publics sont prêts échanger et partager des programmes dont ils contrôlent les droits. Avec France Télévisions, ARD, ORF, RAI, RTBF – cela serait parfait. Et grâce à ce projet, les membres de cette communauté européenne pourraient entreprendre quelque chose ensemble. Cela serait très positif pour le rayonnement du pays. Mais notre offre restera bien évidemment essentiellement composée de contenus SSR.

 

L’entretien s’est déroulé le 11 novembre au siège de la Direction générale de la SSR à Berne, avec Gilles Marchand, Robert Ruoff et Nick Lüthi. L’interview, réalisée en allemand, a été publiée dans «Medienwoche» et «Infosperber». La version en français est une adaptation.

 

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