Gilles Marchand

«Non, la SSR n’écrase pas du tout le marché suisse!»

— Interview réalisée par Philippe D. Monnier, publiée le 18 mai 2020 dans l’Agefi —

 

En tant qu’entreprise média à but non lucratif, la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR) emploie 6000 collaborateurs et son chiffre d’affaires s’élève à 1,65 milliard de francs. 77% de son financement est assuré par la redevance médias alors que le reste provient des recettes commerciales. Quatre unités d’entreprises – y compris la Radio Télévision Suisse (RTS) – assure une couverture nationale tandis que swissinfo.ch vise les marchés étrangers. Pour rappel, en mars 2018, l’initiative populaire «Oui à la suppression des redevances radio et télévision» (abrégée No Billag) avait été rejetée par 71,6% des Suisses et la totalité des cantons. Immédiatement après ce résultat, un plan d’économies de 100 millions de francs avait été annoncé pour faire face à la réduction de la redevance (de 451 à 365 francs par an pour les ménages privés à partir de janvier 2019). La presse fait partie des secteurs affectés par la pandémie et certains soutiens ont été décidés ou sont encore en phase d’évaluation. C’est dans ce contexte que Gilles Marchand, directeur général de la SSR depuis octobre 2017, a reçu l’Agefi dans son siège bernois. Ce titulaire d’un master en sociologie de l’Université de Genève a grandi à Paris et à Trélex (Vaud). Il a débuté sa carrière dans le monde de l’édition de livres puis de la presse écrite, notamment en tant que directeur de Ringier Romandie. En 2001, il a été nommé directeur de la Télévision suisse romande (TSR) puis, en 2010, de la Radio Télévision Suisse (RTS).

Agefi: Quels changements majeurs est-ce que le Covid-19 a généré sur la marche de la SSR?
Gilles Marchand: Nous avons totalement adapté la gouvernance de notre entreprise en quelques jours. Notamment grâce à l’utilisation des outils numériques, nous avons demandé aux deux tiers de nos collègues de travailler depuis leur domicile. Et nous avons pris des mesures sanitaires très strictes pour protéger les studios.

En outre, nous avons profondément remanié nos grilles de programmes en créant très rapidement de nouveaux formats pour continuer à assurer notre mandat tout en préservant la santé et la sécurité de nos collaborateurs. La RTS a par exemple proposé une série très intéressante à l’hôpital de Nyon, au cœur de la pandémie, grâce à une immersion à deux journalistes. Je crois que la SSR a prouvé qu’elle pouvait être très agile et réactive, malgré sa taille.

Quel est le média et/ou les émissions audiovisuelles que vous admirez le plus dans le monde?
C’est une question difficile car il y a tellement de grands rendez-vous sur chaque chaîne. Mais sans parler des productions de la SSR qui occupent l’essentiel de mon temps, je pense par exemple aux émissions d’information de la BBC, en particulier sur BBC World Service. J’apprécie aussi la matinale de France Inter, après celle de la RTS, ainsi que les séries de fiction européennes comme par exemple celles de la RTBF.

Lorsque vous travailliez pour la presse écrite, que pensiez-vous de l’ancêtre de la SSR?
A cette époque, j’étais plongé dans la culture du papier, d’abord des livres, puis des journaux et finalement des magazines. Je n’avais qu’une vue extérieure de la SSR. Mais une fois à l’intérieur de cette entreprise, je me suis rendu compte à quel point elle joue un rôle décisif et professionnel dans la cohésion nationale, avec une extraordinaire capacité d’adaptation aux diverses cultures nationales.

Quels sont les principaux concurrents de la SSR ?
Notre concurrence est internationale: je pense principalement aux chaînes de télévision allemandes, françaises et italiennes mais également à YouTube et aux réseaux sociaux. En outre, depuis quelques années, les platesformes de streaming (Netflix, Disney et Amazon) prennent de plus en plus de place.

La SSR a une très forte présence. Souhaiteriez-vous qu’il y ait en Suisse une plus grande diversité télévisuelle nationale comme dans la plupart des autres pays?
A mon sens, le marché suisse – fragmenté en trois régions linguistiques – est beaucoup trop petit pour supporter, sur le plan commercial, une multiplication de chaînes généralistes de portée nationale, donc multilingues.

En Suisse, notamment en ce qui concerne les initiatives étatiques fédérales, le sacrosaint principe de la subsidiarité s’applique partout … sauf pour la SSR…
La SSR est un service public qui doit assurer une équivalence de prestations entre des régions de taille et de puissance économique bien différentes. Nous garantissons pour cela une péréquation financière qui aide les régions minoritaires. Ce type de mécanisme, essentiel en Suisse, est incompatible avec un principe de subsidiarité qui ne serait pas le même à Zurich, Genève, Coire ou Lugano. Cette question était au coeur du débat sur l’initiative «No Billag», qui a montré toute l’importance du système de redevance dont bénéficie d’ailleurs 34 radios et télévisions privées en Suisse. Sans cela, ces chaînes privées disparaîtraient rapidement.

Concernant l’information, vous offrez un contenu fourni et vous reprenez même les scoops des médias privés. Raisonnablement, reste-t-il encore suffisamment de place pour des médias privés payants?
Avec environ 30 à 35% de parts de marché en télévision et 50 à 60% en radio, la SSR n’écrase pas du tout le marché. La particularité suisse est que la concurrence étrangère, additionnée, est dominante. A cela s’ajoute encore les offres digitales internationales et les réseaux sociaux qui rediffusent massivement les contenus de la presse écrite: c’est là où se trouve la vraie concurrence pour les services payants à la carte. Et d’autant plus que les éditeurs ont habitué le public à la gratuité avec les journaux comme 20 Minutes. Finalement, les sites en ligne d’information de la SSR ne sont pas dominants; par contre, ils sont fiables et de qualité car nous vérifions toujours ce que nous publions. C’est une concurrence qualitative que les habitants payent à travers la redevance!

La SSR collabore régulièrement avec les médias privés, par exemple dans le cadre du Forum des médias. Quel est votre regard sur ces collaborations?
Je suis persuadé que la SSR doit jouer un rôle constructif et actif dans l’écosystème médiatique suisse. C’est pour cette raison que ces partenariats sont importants, à la fois entre les médias mais également d’autres acteurs, comme les universités et hautes écoles ainsi que les institutions culturelles. C’est dans cet esprit que nous sommes devenus actionnaires du Swiss Media Forum.

Pas de nouveaux services en concurrence avec le secteur privé

La SSR n’a pas le droit de faire de la publicité sur Internet et votre publicité sur la télévision et la radio est limitée. Une situation inéquitable à vos yeux?
Le problème de fond est que nos audiences migrent sur nos offres digitales et que nous ne pouvons pas accompagner ces audiences sur le plan commercial. Ce que nous perdons dans la publicité traditionnelle en télévision ne se compense donc pas par des gains dans le digital. Cela pose un problème de modèle car le service public suisse est basé sur la redevance à 75 pourcents et sur les recettes commerciales à 25 pourcents. C’est la raison pour laquelle nous sommes engagés dans des plans d’économies difficiles. Ces restrictions de la publicité pour le service public ont été adoptées pour soutenir, indirectement, les médias privés suisses qui sont aussi en difficulté. Et je ne vois pas de signal politique qui contredirait cet état de fait. Mais vraiment, notre marché suisse est bien étroit… nous avons tous un problème de taille critique face à une concurrence mondiale.

Vos marques sont connues et vous avez des compétences spécifiques. Sur cette base, envisagez-vous lancer de nouveaux services pour financer davantage votre contenu de base?
Je suis réservé quant à ces développements en dehors de notre mission de base car ils généreraient une concurrence frontale avec le secteur privé. Le produit de la redevance doit être utilisé pour financer la mission de la SSR, c’est-à-dire la conception, la fabrication et la distribution de contenus.

Mais il est vrai que nous aurions les connaissances et les compétences pour proposer de nombreux services. Par exemple dans le domaine de la communication, nous pourrions réaliser des spots de publicité. Nous ne le faisons pas pour ne pas poser de problèmes supplémentaires aux agences de publicité. Nous n’intervenons que dans des cas exceptionnels et à condition qu’aucune société privée ne dispose des compétences requises, notamment dans le domaine de la production sportive lourde.

Avec TV5 Monde et swissinfo.ch, vous avez déjà une présence à l’étranger. Avez-vous l’ambition d’intensifier cette présence, par exemple en commercialisant certaines émissions phares?
En fait, tous nos programmes peuvent être achetés par d’autres chaînes mais, comme ils sont accessibles gratuitement sur Internet et, pour la plupart d’entre eux, sur TV5 Monde, le potentiel commercial n’est pas énorme.

Une nouvelle plateforme nationale de streaming dès cet automne

Grace à la redevance, est-il plus facile pour la SSR que pour les médias privés d’être complètement indépendante des pressions externes?
L’indépendance se gagne d’abord avec la qualité du travail journalistique. Le statut public ou privé est secondaire. Il y a des bons et mauvais exemples dans les deux cas.

Vous mettez souvent en avant le rôle de ciment national de la SSR. Quels sont vos programmes à succès qui rassemblent le plus les Suisses?
Il y a d’abord nos productions communes, par exemple dans le domaine du sport ou du divertissement. Il y a ensuite une intense collaboration dans le domaine de l’information où les reportages réalisés dans chaque région sont utilisés dans toutes les autres, après adaptation linguistique. Il y a enfin la couverture journalistique assurée dans chaque région à propos de ce qui se passe dans les autres régions: un bon exemple est la série «Coronagraben» que propose en ce moment le 19h30 de la RTS.

Et cet automne, la SSR lancera une nouvelle grande plateforme nationale de streaming qui proposera des films, des séries et des documentaires issus de toutes les régions du pays avec des sous-titrages ou doublages dans les langues nationales.

La SSR joue un rôle essentiel dans la promotion de la culture, du sport, etc. Selon quels critères définissez-vous votre couverture médiatique?
Le critère clé est l’intérêt du public, suivi de la diversité des domaines proposés. Nous tenons compte aussi du rayonnement de la manifestation. Finalement, les aspects plus techniques entre en ligne de compte, comme par exemple l’accès aux droits de diffusion, très importants dans le cas du sport.

La SSR n’a pas vraiment d’émissions «rudes» du type Hard Talk (BBC) ou Cash investigation (France 2). Une question de culture nationale?
Temps Présent, Falo, ou Rundschau sont des exemples de vrais rendez-vous d’investigation et, en plus, ils respectent nos règles déontologiques et nos chartes professionnelles. Je pense par exemple à l’affaire Crypto AG, révélée récemment par Rundschau. Et la caméra cachée (fréquemment utilisée dans Cash Investigation, ndlr) n’est pas incontournable pour faire un travail d’enquête journalistique sérieux, y compris sur des thèmes sensibles.

Lorsque qu’une ambassade ou une autre organisation se plaint auprès de vous à cause d’un contenu qui leur a déplu, comment réagissez-vous?
Nous avons un processus très précis. Tout d’abord, le rédacteur en chef ou le producteur responsable analyse le cas et répond au plaignant. Si ce dernier n’est pas satisfait de la réponse, il a la possibilité d’entamer un processus externe de médiation; dans la majorité des cas, l’affaire s’arrête à ce stade grâce à un vrai dialogue structuré. Si tel n’est pas le cas, l’Autorité indépendante d’examen des plaintes (AIEP) est alors saisie, elle évalue le cas et rend un avis qui peut être contraignant. Finalement, si le plaignant n’est toujours pas satisfait, il a bien sûr le droit de déposer une plainte pénale qui, à l’extrême, peut aller jusqu’au Tribunal fédéral. Nous sommes bien entendu toujours prêts à corriger des erreurs factuelles. Et nous sommes toujours ouverts au dialogue, dans le respect absolu de notre indépendance.

 

 

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