Regards français

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Les médias français sont toujours fascinés par l’expérience suisse liée à l’initiative No Billag.

Une fascination d’abord pour le pays de la démocratie directe, aux antipodes du régime très centralisé de la 5ème république française. Une fascination ensuite pour les enjeux de no Billag avec sorte d’effroi à l’idée de vivre un tel risque en France.

Un intérêt certain enfin pour la manière dont la discussion citoyenne et la campagne ont été mené en Suisse.

Deux interviews pour illustrer cela:

 

«Si l’audiovisuel public meurt, c’est grave»

— Interview par Véronique Groussard, paru dans l’Obs le 30 juin 2018 —

Le crime était presque parfait! La Société suisse de radiodiffusion et télévision a bien failli être tuée. Son directeur général Gilles Marchand revient sur un épisode que les français devraient méditer.

L’Obs. Vous avez vécu, en Suisse, une chose inouïe: trois jeunes gens avaient fomenté un plan qui, s’il avait réussi, aurait mené à la disparition de votre audiovisuel public, l’équivalent de France Télévisions et de Radio-France, rien de moins. Comment est-ce possible ?

Gilles Marchand. C’est un thriller ! Tout part d’une discussion de trois jeunes libertariens autour d’une bière, dans un pub de Zurich : peu spectateurs des programmes de la SSR [la Société suisse de radiodiffusion et télévision, ndlr], ils ne voient pas pourquoi continuer à payer la redevance [390 euros contre 138 en France], un anachronisme, à leurs yeux, dans une société digitale où l’on paye ce que l’on consomme. Il faut savoir qu’en Suisse, des citoyens, par initiative populaire, peuvent faire changer la Constitution. S’ils arrivent à réunir 100 000 signatures, le Conseil fédéral est contraint de procéder à une votation. Le 4 mars 2018 [environ quatre ans plus tard, ndlr], les Suisses ont dû décider de supprimer ou non la redevance.

Les initiateurs de la campagne « No Billag » (pas de redevance) pouvaient-ils parvenir à leurs fins ?

En décembre, 51 % des sondés se disent pour la suppression de la redevance. On se dit alors que, oui, c’est possible. La Suisse est intégralement couverte par le signal des chaînes étrangères françaises, allemandes et italiennes qui captent 60% de part de marché. Si la SSR avait disparu, c’est comme si, en France, vous n’aviez plus que les chaînes de télé belges et suisses.

On ne réunit pas 100 000 signatures à trois, tout de même ?

En général, les initiatives saugrenues meurent faute de signatures. Mais celle-ci a reçu le soutien logistique inestimable de l’Union suisse des Arts et Métiers et de son maillage de petites et moyennes entreprises sur tout le territoire. Cela étant, tous les partis étaient contre. Tous, sauf un: l’UDC, parti conservateur plutôt nationaliste, qu’en France vous confondez à tort avec le FN. On a donc assisté à l’alliance inédite de l’UDC, qui remet en cause l’institution publique trop chère, trop ankylosée, avec des jeunes libertariens menés par une logique individualiste, consumériste.

Durant cette période incertaine, quelle est l’ambiance au sein de l’entreprise ?

Les 6 000 collaborateurs vivent sous une pression intense. On les a mis en garde contre les pièges : ne pas être excessif, ne pas se ruer sur les réseaux sociaux. Toute notre argumentation repose sur le fait que les Suisses ont besoin de la SSR, qui offre une information correcte. Alors, si nos journalistes couvrent mal la campagne, on perdra. L’entreprise doit se défendre en restant calme, professionnelle, solide, et demander à ses journalistes de bien traiter ceux qui veulent leur disparition… Je ne souhaite cela à aucun dirigeant.

Etait-il difficile de contrer le discours de vos opposants ?

Ils disaient des choses terrifiantes sous un vernis « branchouille », prônaient notre disparition mais de manière light en invoquant les nouvelles technologies, le pay-per-view [la télévision à la carte, ndlr]. Les conservateurs ont modernisé leur discours en l’habillant « Silicon Valley ». Il était très difficile de contrer leurs arguments qui avaient la force de l’évidence : « Les programmes de la SSR sont bons, les gens les achèteront en pay-per-view », et « il suffira d’ajouter de la publicité ». En gros, malgré la fin de la redevance, « ce sera comme avant », « “ils” trouveront bien une solution », disaient-ils en gommant toute la complexité du sujet. Nous avions un handicap : dès que la votation a été fixée au 4 mars, nous ne pouvions plus faire campagne car la redevance ne doit pas être utilisée à cette fin. Ce qui s’est passé chez nous doit concerner bien au-delà de la Suisse. Car cette alliance libertariens-populistes se développe ailleurs. C’est un vrai souci pour les services publics.

Comment avez-vous procédé ?

Durant tout l’automne, nous avons mené un immense travail pédagogique pour sensibiliser la société civile : « Si l’audiovisuel public meurt, voilà ce que cela signifie, c’est grave. Si vous voulez réagir, faites-le entre le 15 janvier et le 15 février. » On ignorait totalement ce qui allait se passer.

Ça a marché ?

On a assisté à un mouvement gigantesque, une vague. Des débats sont nés dans le monde du cinéma, du sport, de la musique populaire, etc. Dix mille articles ont été publiés sur ce sujet en quatre mois, soit soixante par jour. Des petits films d’une qualité phénoménale ont émergé de partout, racontant ce que serait une société du pay-per-view généralisé. Dans l’un d’eux, une vieille dame voit sa maison prendre feu, elle appelle les pompiers et s’entend répondre : « Quel est votre identifiant ? – Lequel ? Ça brûle ! – Je dois vérifier que vous avez payé. – Je paierai, mais venez ! – Ah non, si vous n’avez pas payé, on ne vient pas ! On a voté là-dessus. » Dans un autre spot, une institutrice coiffe d’un casque antibruit les élèves dont les frais de scolarité n’ont pas été acquittés afin qu’ils n’entendent pas le cours. Des rappeurs et des musiciens classiques, qui ne s’étaient jamais rencontrés avant, ont créé, ensemble, des clips. On n’avait rien planifié… Ce qui s’est passé était spontané, intelligent et, au fond, assez émouvant.

Sentiez-vous une inquiétude de la part de vos homologues étrangers ?

Le dimanche de la votation, toute l’Europe m’a appelé. Nos voisins craignaient l’effet domino ! Quatre mille articles ont été écrits, sur notre cas, en Australie, au Canada, dans les pays scandinaves, au Japon…

Vous avez vraiment imaginé disparaître ?

Ah oui ! J’ai dû élaborer les scénarios de démantèlement d’une entreprise de 6 000 collaborateurs. Sans compter les 7 500 emplois indirects.

La délivrance survient le 4 mars : vous êtes sauvés, et haut la main, avec 71,6% des suffrages !

L’ampleur du score m’a étonné. Plus stupéfiant encore, pas un seul canton n’a voté majoritairement notre disparition. Quand on regarde la carte, pas un endroit ne manque. Or la solidarité est cruciale dans notre système qui repose sur une péréquation financière : par exemple, les Alémaniques sont de très gros contributeurs. Avant même le résultat officiel, nous avons surpris en prenant la parole avec ce message : maintenant, on va changer. Au cours de ces mois, nous avons entendu et je pense que cette revendication est universelle ce qu’une population attend d’un service public : de la différence, de la spécificité par rapport aux plateformes digitales et aux chaînes commerciales. Nous avons décidé – ce n’est qu’un exemple – que nos films ne seraient plus coupés par de la publicité pour améliorer le visionnage. Nous allons aussi réinvestir dans la fiction. Avec ses quatre régions linguistiques, ses quatre cultures, la Suisse est un pays complexe qu’il est important de ne pas raconter seulement par le biais de l’information. Et, ce n’est pas un détail, nous devons économiser 100 millions d’euros après, déjà, 50 millions il y a deux ans sur 1,5 milliard d’euros de budget.

Après un tel épisode, est-il plus facile d’imposer des changements ?

Après avoir vécu un tel « stress-test » grandeur nature, oui, tout a l’air un peu plus simple. Les gens ont beaucoup réfléchi. Le statu quo n’est pas une option, là-dessus il y a consensus. Nous devons changer notre attitude à l’égard du public, organiser, avec lui, un dialogue beaucoup plus régulier. C’est là que réside l’avenir du service public, sinon il risque une sérieuse crise de légitimité. Nous devons mettre l’entreprise au milieu de la place du village, être un sujet de commentaires, de critiques, d’engagement aussi. Notre démocratie directe, en Suisse, fait que nous sommes très habitués à discuter.

Avec 30% de part de marché, vous n’êtes pas illégitime, tout de même…

Le service public s’est longtemps autolégitimé par ses performances : une émission qui a un fort taux d’écoute sera bien programmée et mieux financée. Or la part de marché n’a plus aucun sens dans un secteur aussi atomisé, il faut évaluer autrement la pertinence de nos offres. Des programmes très regardés ne suscitent aucune adhésion affective alors que d’autres, peu vus, sont porteurs de sens et bons pour l’image.

Le plus étonnant, c’est le soutien massif des jeunes alors qu’ils ne regardent pas la télé…

Les 18-24 ans ont massivement rejeté notre disparition : ils ont réalisé que nous sommes partenaires de tous les festivals importants de ce pays et investisseurs dans le cinéma. Le film d’animation « Ma vie de Courgette », par exemple, a été coproduit par la SSR. Sans nous, tout cela disparaîtrait.

En vous écoutant, on finirait presque par penser que ce fut une chance…

Non, quand même pas ! C’était vertigineux ! Se dire qu’il suffisait d’une votation pour que la SSR, dépositaire de soixante ans d’histoire en télé, quatre-vingts ans en radio, s’arrête… Et c’était un enjeu d’identité. Sans nous, qui raconterait la Suisse aux Suisses ? Jamais une chaîne française, allemande ou italienne ne parlera de notre agenda politique, de nos manifestations culturelles, de nos sportifs.

 

 

« Il y a un besoin de valeurs dans la société digitale et les médias publics peuvent l’incarner. »

— Interview par Isabelle Repiton, paru dans le Satellifax Magazine le 28 juin 2018 —

Le 4 mars dernier, les Suisses ont rejeté, à 71,6 % des voix et dans la totalité des cantons, l’initiative No Billag. Cette votation populaire proposait la suppression de la redevance audiovisuelle (billag) et avait la faveur des sondages fin 2017. La radiotélévision suisse publique dont les ressources proviennent en majorité de la redevance s’était préparée à mettre la clé sous la porte si la votation avait été perdue. « Il n’y a pas de plan B », avait prévenu son directeur général, Gilles Marchand. Mais dans le débat et la campagne autour du No Billag, l’opinion a pris conscience de l’importance du service public de radiotélévision pour « le vivre ensemble » suisse. Le « No Billag » a perdu. La SSR doit tout de même évoluer après cet épisode suivi dans toute l’Europe.

Satellifax Magazine. Avant le lancement de l’initiative No Billag, aviez-vous vu des signes avant-coureurs d’une défiance vis-à-vis de la radiotélévision publique ?

Gilles Marchand. Oui, on a eu une première votation en 2015, sur le passage à la redevance audiovisuelle « universelle » comme en Allemagne [prélevée sur chaque foyer indépendamment de son équipement, ndlr]. Ce changement a fait l’objet d’un référendum, gagné sur le fil à quelques milliers de voix, un des scores les plus étroits de la démocratie directe suisse.

L’enjeu n’est pas tant celui de l’offre de programmes, qui est appréciée, que celui du modèle d’un service public sur un territoire aussi petit, avec quatre langues (allemand, français, italien, romanche), saturé de médias internationaux. C’est cela qui est en discussion en Suisse, la capacité de production et de fédérer des moyens, alors que nous n’avons pas la masse critique. Le système des médias en Suisse repose sur un équilibre très fragile, c’est de la dentelle.

Les clés de péréquation sont subtiles. La Suisse alémanique, région dominante et majoritaire, représente 70 % de la population et collecte 71 % de la redevance et des recettes commerciales, mais n’en conserve que 45 %; elle refinance la Suisse italienne, qui, avec 4 % de la population, reçoit 22 % de la redevance, et en partie la Suisse francophone.

La Société suisse de radiodiffusion et télévision est une entreprise publique entièrement financée par la redevance ?

Une partie de la redevance – environ 6 % – finance aussi des acteurs privés, des radios et télévisions locales essentiellement, qui ne pourraient vivre sans cela. Mais l’essentiel va à la SSR, financée à 75 % par la redevance et à 25 % par des recettes commerciales (essentiellement la publicité, et également le sponsoring et les ventes de programmes).

La SSR est une association de droit privé, qui appartient à son public, avec un mandat public octroyé par le Conseil fédéral, encadré par une loi et une concession qui est l’équivalent du COM [contrat d’objectifs et de moyens, ndlr] chez vous. Le public forme les instances dirigeantes. Moi-même en tant que dirigeant, je suis élu – sur proposition du conseil d’administration – par une assemblée générale constituée de délégués qui représentent les comités de téléspectateurs et auditeurs. Par son mandat, la SSR doit proposer des programmes équivalents dans les trois principales langues et 24h/24 en romanche pour la radio.

C’est le modèle de financement solidaire entre régions qui permet de le faire, d’avoir à Lugano un journal télévisé de même nature que celui de Genève ou Zurich. Mais avec des logiques de programmation et de production différentes qui sont liées aux spécificités de chaque bassin culturel. Ainsi, le journal de la RTS [TV suisse romande] se bat contre le journal de journal de TF1 et de France 2 ; celui de la SRF, notre antenne alémanique, contre ARD, ZDF mais aussi des chaînes privées allemandes ; et en Suisse italienne, on se bat contre la Rai et les chaînes de Berlusconi. Les signaux français, allemands et italiens couvrent l’intégralité du territoire suisse. D’où la complexité de notre marché.

Comment l’opinion favorable au No Billag dans les premiers sondages s’est-elle renversée ?

Si nous avons pu, après une campagne si difficile, obtenir ce résultat, ce n’est pas seulement parce que les gens apprécient la SSR. Les Suisses, qui sont habitués au débat citoyen et à réfléchir à leur vote, se sont rendu compte que ce mécano si complexe n’était pas possible sans financement public. Sans ce financement, il n’y aurait plus de production dans les différentes langues nationales : l’identité même de cette Suisse, diverse, plurielle, était gravement en danger. Il ne serait plus resté que les plateformes digitales internationales ou les chaînes allemandes, françaises, et italiennes pour nous raconter le monde et leur regard n’est pas celui que la Suisse peut avoir sur elle-même.

C’est une question d’identité culturelle, de « Wir-Gefühl » [vivre ensemble, ndlr] qui s’est jouée autour du No Billag. A quoi servent les médias dans cette construction du « vivre ensemble » ? Et c’est à cela que la Suisse a répondu, dans un débat citoyen invraisemblablement tendu.

Nous avons recensé durant les 5 mois de la campagne plus de 10 000 articles parus en Suisse sur le sujet – soit plus de 60 par jour –, et aussi 4 000 articles à l’étranger. Ce débat a passionné l’Europe, mais aussi le Canada, les Etats-Unis, l’Australie, etc. car il posait de façon directe et frontale la question de la légitimité d’un service public.

On a dit aussi que ce débat traduisait un conflit de générations ?

Ce sont des idées complètement reçues. On a beaucoup répété que le service public avait perdu les jeunes, que la génération Netflix ne voulait payer que ce qu’elle consommait. En fait, derrière ces clichés gros comme… des montagnes suisses, on a observé dans le vote que les 18/24 ans ont rejeté massivement cette initiative. Ils se sont engagés, non parce qu’ils sont fans de nos programmes en linéaire, mais pour les valeurs que nous représentons. Ils ont dit : « On a besoin d’un acteur qui réinvestit dans l’espace culturel, qui aide à faire des films, de jeunes artistes à vivre, des festivals à se créer. »

Il y a eu un débat passionnant entre d’un côté le monde de la Silicon Valley, biberonné à l’individualisme le plus absolu [représenté par les initiateurs de No Billag, ndlr] et des jeunes qui se mobilisaient pour une certaine idée de la société.

Il faut tordre le cou à l’idée que les jeunes ne s’intéressent pas au service public. Ils l’utilisent différemment mais ils sont très attachés aux valeurs du service public. A nous de ne pas les galvauder. Il y a un besoin de valeurs dans cette société digitale, et nous pouvons, de manière contemporaine, l’incarner, si on arrive à cultiver la différence avec les acteurs commerciaux.

Le résultat du vote montre-t-il un conflit entre régions linguistiques ?

On a pu le craindre. Il est souvent arrivé que la Suisse romande ne vote pas du tout comme la Suisse alémanique. Mais dans ce cas, les 71 % de rejet ont été absolument unanimes, dans toutes les régions, et même dans chaque canton. Parce que, encore une fois, se jouait là l’idée du vivre ensemble, cette idée que la Suisse se fait d’elle-même, à savoir : « Nous sommes incroyablement différents mais on est ensemble, et on a besoin de quelques leviers pour le rester. » Et le service public audiovisuel en est un.

Si le oui l’avait emporté, vous pensez vraiment que la radio-télévision publique aurait fermé ?

La Suisse peut être radicale. Si elle décide de quelque chose, elle le fait. Si une votation populaire décide qu’il n’y a plus de financement public, cela ne se discute pas. La question était alors : « Comment disparaît-on.  Comment opère-t-on la fermeture ? » On aurait eu quelques mois pour « tirer la prise ». Nous avions fait quelques scénarios de fermeture et il n’y avait pas de plan B comme je l’avais dit.

Vous n’aviez pas le droit de faire campagne. Comment la SSR a-t-elle pu se faire entendre dans ce débat ?

Nous n’avions pas le droit d’engager d’argent public pour faire une campagne dont nous étions l’objet. Mais nous avons pu exprimer notre point de vue dans d’innombrables interviews, débats contradictoires… La Suisse a cette culture de « place du village », une tradition de démocratie directe, où l’on vote encore à main levée dans deux cantons.

Des comités indépendants pour et contre l’initiative No Billag se sont créés dans chaque région, ont levé de l’argent pour faire campagne.

Aujourd’hui, ce débat a-t-il laissé des traces ?

Nous avons entendu que la Suisse attend de nous des changements, dans notre fonctionnement, dans notre économie, dans la relation avec les acteurs privés. Un dialogue s’est noué sur les attentes à notre égard; on en sort plutôt renforcés et on veut le poursuivre.

Avant même le No Billag, une baisse de 8 % du niveau de la redevance avait été votée. Quelles conséquences pour la SSR ?

Nous venons d’achever un plan d’économie de 50 millions de francs suisses (CHF) lancé en 2016. Au 1er janvier 2019, la redevance passe de 451 à 365 CHF (390 à 316,1 €). A partir de 2019, on va recevoir 1,2 milliard de francs au lieu d’1,250 milliard (1,04 au lieu de 1,082 Md€) précédemment. C’est un montant plafonné, quelle que soit l’évolution de la population. Donc à partir de 2019, avec des recettes publicitaires mezzo mezzo, cela fait 80 millions de francs de coupes nettes (69,3 M€). Je prévois également 20 millions à réinvestir dans le digital, donc au total je cherche 100 MCHF d’économies supplémentaires (86,6 M€). Globalement, sur quatre ans, cela représente environ 8-10 % sur un budget initial de 1,6 MdCHF. Ce n’est pas insurmontable mais difficile. Nous devons retrouver l’équilibre dans les trois prochaines années.

Où trouver ces économies ?

Nous devons réorganiser la production pour produire différemment, faire des coupes importantes dans les infrastructures, les frais administratifs, repenser les formats… tout doit être passé au crible.

Rappelons que nous avons un budget d’1,5 MdCHF (1,3 Md€) pour produire en 4 langues de la radio, de la télévision et des plateformes digitales, quand l’audiovisuel public allemand dispose de 7 à 8 milliards, le français autour de 4 milliards, la RAI de l’ordre de 3, pour produire en une seule langue… Les frais fixes sont les mêmes pour produire un journal TV ou un magazine. Donc nous sommes efficaces mais on doit encore s’améliorer en s’efforçant au maximum de conserver l’offre de programmes à laquelle le vote du public a montré un attachement.

Nous allons faire des coupes sur la distribution, avec le passage au DAB+ en radio, qui apportera une économie par rapport à la FM. Mais on doit le faire en bonne intelligence avec les acteurs privés, car toute la branche est concernée.

Le débat No Billag vous a-t-il amené à changer votre rapport aux téléspectateurs ?

A 71 % ils nous ont dit que nous étions importants. Donc on ne fait pas tout faux ! Dans un petit pays, nous sommes proches du public. Les gens m’arrêtent dans le train pour commenter nos prévisions météo ! Mais on veut mieux intégrer dans notre réflexion stratégique l’avis du public. Nous avons lancé le programme Contribution to society pour justement expliquer notre contribution et entendre la façon dont elle est perçue. Nous voulons que le débat lancé à l’occasion du No Billag perdure, même s’il existe déjà dans les conseils et associations représentant le public dans chaque région et cantons, devant lesquels nos professionnels vont rendre des comptes.

Nous voulons faire évoluer la posture de l’entreprise, notre attitude de service public, en développant la transparence, la réactivité, la discussion critique, l’ouverture. Nous appartenons à notre public, au sens propre. Ainsi, nous publions depuis deux ans le coût de chacune de nos émissions.

Nous voulons jouer un rôle plus constructif dans l’écosystème médiatique : nous avons ouvert une plateforme de partage de nos vidéos d’information, que nous offrons aux acteurs médiatiques suisses qui le souhaitent. Nous avons codéveloppé et porté le projet d’un player radio commun avec des acteurs privés.

Nous avons créé des centres de recherche et d’innovation dans les médias avec des universités, des écoles polytechniques fédérales et des acteurs de la presse écrite. Nous voulons que le service public soit un acteur à la fois constructif et nécessaire à l’écosystème.

Nous avons fait évoluer le monde organisé en chaînes et en territoires cloisonnés. Nous avons réuni radio et télévision en 2010, on a des plateformes digitales partagées par la radio et la télévision. Depuis longtemps les rédacteurs en chef sont trimédia, en Suisse.

Envisagez-vous des alliances avec d’autres services publics audiovisuels en Europe ?

Nous produisons beaucoup pour le prime time mais on a aussi une longue tradition d’acquisitions de fiction. Environ 80 % des coûts de grille sont des coûts de production originale.

On ne peut plus se contenter d’acquérir des programmes qui se trouvent ailleurs. Pour marquer notre différence avec les acteurs commerciaux et les plateformes digitales, alors que nous n’avons pas les moyens de tout produire nous-mêmes, les coproductions avec d’autres partenaires de service public européens sont souhaitables. On a une tradition ancienne avec la France et on commence à le faire avec la RTBF sur des séries de fiction. On devrait développer des réseaux d’alliance, via l’UER, qui cocréent des programmes, notamment des fictions, compatibles avec le service public.

Rejoindrez-vous L’alliance de coproduction présentée en mai à Séries Mania à Lille entre France Télévisions, la ZDF et la RAI ?

A ce stade, via TV5 Monde, dont nous sommes un des actionnaires, nous discutons beaucoup avec Delphine Ernotte Cunci (France Télévisions), Jean-Paul Philippot (RTBF) et Michel Bissonnette [vice-président principal des services français de CBC/Radio-Canada] sur l’idée de développer une plateforme francophone alimentée par nos programmes.

Nous sommes aussi ouverts à mettre nos programmes à la disposition de la plateforme française public-privé [Salto regroupant France Télévisions, TF1, M6]. Il y a beaucoup d’initiatives, nous sommes prêts à rejoindre celles qui se concrétiseront.

Votre expérience de l’épisode No Billag peut-elle servir de leçon à d’autres acteurs publics de l’audiovisuel en Europe ?

De leçon non, mais il y a des enseignements à en tirer. Je suis sollicité dans toute l’Europe pour raconter cette saga. Tout le monde s’est projeté en se disant : « Si les Suisses décident de tuer leur service public, ce sera l’effet papillon ; cela aura des conséquences partout. » Nos collègues ont été très soulagés du résultat.

Voyez-vous poindre d’autres initiatives du même genre ?

En Suisse, il suffit de 100 000 signatures pour lancer une votation citoyenne, y compris pour changer la Constitution… mais le No Billag ayant perdu, nous ne devrions plus être confrontés à une votation populaire semblable dans les prochains temps. Mais dans les milieux politiques, le financement du service public audiovisuel reste un sujet d’actualité… [en France par exemple, ndlr].

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