La SSR SRG sur le qui-vive

Si le Conseil fédéral, en juin, ne donne pas le feu vert aux propositions d’assainissement des finances de la SRG SSR idee suisse portant pour l’essentiel sur la publicité et la redevance, le service public n’aura que le choix de réduire radicalement la voilure.

Si la dotation du Pacte de l’audiovisuel n’est pas (encore) dans la ligne de mire, une coupe totale de 14 millions de francs est d’ores et déjà envisagée pour le budget de la fiction: la production indépendante serait touchée de plein fouet. Gilles Marchand, membre du Comité de direction de la SSR SRG et directeur de la Radio Télévision Suisse, répond aux questions de Ciné-Bulletin.

Les autorités politiques suisses exercent une pression financière toujours plus manifeste sur le service public. Va-t-on, à terme, vers une libéralisation?

Je ne crois pas. La question qui se pose aujourd’hui en Suisse comme dans toute l’Europe d’ailleurs, est à la fois simple et compliquée : « quel type d’audiovisuel public voulons-nous dans notre pays ? » Le modèle actuel en Suisse est celui d’un service public généraliste, qui s’adresse à tous les publics, qui a du succès, y compris dans le nouveau monde numérique, et qui est un acteur culturel engagé à travers la production de films suisses, de musique suisse ou de grandes manifestations sportives nationales. Associés à l’information, tous ces ingrédients sont des facteurs d’identités, des liens sociaux essentiels dans une société multiculturelle comme la Suisse.

Si l’on souhaite que l’audiovisuel public garde ce mandat généraliste, alors il convient de discuter de son coût et de son financement.

J’ai la conviction absolue que la Suisse à besoin d’un secteur audiovisuel public généraliste. Pour la simple et bonne raison que le marché suisse ne peut pas générer des diffuseurs privés capables d’assumer une partie de ce mandat, comme en France en Allemagne ou en Angleterre. La réduction du périmètre de la SSR se traduirait principalement pas la disparition pure et simple des domaines concernés.

Mais je trouve normal aussi que l’on débatte de ce mandat et de son financement. Je souhaite toutefois que  ce débat soit serein et professionnel. L’enjeu est trop important pour qu’il soit instrumentalisé sur plan politique ou concurrentiel. Je pense par exemple aux éditeurs qui attaquent en ce moment durement la SSR parce qu’ils craignent nos développements numériques. Je pense que nous devrions collaborer plutôt que de miser sur des affrontements stériles et inutiles à nos publics respectifs. L’affaiblissement de la SSR ne profitera ni à son public ni aux acteurs privés suisses.

Les exigences de la Confédération en termes de programme et de diversité ne sont-elles pas excessives en regard des restrictions imposées au service public?

Nous sommes en effet arrivés aux limites du modèle actuel. Cela fait plusieurs années que la SSR redéploie ses moyens pour économiser de l’argent sans toucher à ses prestations. Les plans d’économies ces dernières années nous ont permis de couper près de 100 millions. Rien qu’à Genève, par exemple, nous avons supprimé environ 60 postes de travail ces trois dernières années. Tout en maintenant l’offre de programme. Le fait est que le compte radio est bloqué depuis 10 ans et que les adaptations de redevance TV ont été utilisées essentiellement pour financer les nouvelles exigences (sous-titrage, exonérations de redevance) ou le spliting de la redevance en faveur des diffuseurs privés.

Quelles sont, en quelques mots, les causes du déficit de 220 millions de francs estimé pour la période 2007-2010?

Des recettes commerciales en baisse, aggravées notamment par le développement des fenêtres publicitaires allemandes et françaises ainsi que par une régulation très restrictive pour nous, les exonérations de redevances, les investissements indispensables dans les outils de production et de diffusion pour préparer la HD TV et la radio numérique. Et il ne faut pas oublier que de l’avis même de la Confédération, le coût de « l’idée suisse », c’est à dire le principe d’une offre audiovisuelle publique équivalente dans toutes les régions du pays, représente pas loin de 40% des charges de la SSR.

Quelle est la teneur du rapport  Besoins financiers 2011-2014 de la SSR SRG sur lequel le Conseil fédéral va se prononcer prochainement?

La concession exige que la SSR formule, tous les 4 ans, un état de sa situation financière en regard de son mandat, ainsi qu’une évaluation des ses besoins financiers pour les 4 années suivantes. Ce rapport a donc été déposé par la SSR et il est maintenant évalué et discuté avec le DETEC. C’est cette analyse qui amène la SSR à évaluer un manco d’environ 50 Millions, pour les 4 prochaines années, à prestations égales.

Après avoir taillé dans la redevance pour l’exonération sans contrepartie des bénéficiaires de l’AVS, puis pour les radios et télévisions privées, la Confédération va-t-elle entrer en matière sur son augmentation?

Je ne sais pas. Le climat politique concurrentiel n’y est pas favorable. Mais il faut dire clairement les choses. Les besoins évalués par la SSR pour maintenir son offre actuelle représentent moins de frs. 2.- par mois par foyer suisse ! C’est moins que la plupart des adaptations récentes des services publics, tels que les trains ou la poste.

Alors que les recettes publicitaires sont partout en recul à l’exception de l’internet, pourquoi la SSR n’a-t-elle pas encore été autorisée à élargir son espace publicitaire?

Parce que cet élargissement, notamment dans le domaine numérique (internet) est jugé dangereux par les acteurs médias privés suisses, particulièrement les éditeurs, qui considèrent que la SSR pourraient ainsi  les priver de recettes. Il est vrai que les éditeurs affrontent d’immenses difficultés et que leurs modèles d’affaires sont fondamentalement en cause. Mais c’est une erreur stratégique que de penser que leurs problèmes vont se régler parce que la SSR sera affaiblie. Comme je l’ai déjà dit maintes fois, et comme je tente de la faire en Suisse romande, il est bien plus intelligent de nouer des alliances entre la SSR et les éditeurs, y compris lorsqu’elles sont économiquement favorables à la presse.

Avec l’aval du Tribunal fédéral, les chaînes étrangères sont désormais autorisées à diffuser sur le territoire helvétique des fenêtres publicitaires destinées au public suisse – par exemple M6 en Suisse romande – empiétant ainsi sur le marché publicitaire du service public et des chaînes privées au bénéfice d’une concession, cela sans la moindre obligation de contribuer au développement de la production nationale. La Confédération a-t-elle été rendue attentive à cette iniquité flagrante?

Cela fait 10 ans que je rends tout le monde attentif ! Les président-e-s de la Confédération, le CF qui dirige le DETEC, la CF en charge du DFAE, tous sont parfaitement au courant et ont tenté d’intervenir en France. Sans succès. L’OFCOM partage totalement notre analyse, sans aucun résultat malgré diverses actions auprès du CSA français. Et maintenant le Tribunal Fédéral donne raison à ces fenêtres publicitaires, considérant que seule la législation du pays émetteur compte. C’est grave car ces fenêtres ponctionnent les moyens de ceux qui tentent d’investir dans la production culturelle suisse. Elles ne ré-investissent rien dans le marché qu’elles appauvrissent, et pire, ne payent même pas les droits des programmes qu’elles commercialisent en Suisse. Et tout cela est facilité par les câblos-distributeurs suisses qui acceptent de rediffuser les fenêtres chez les téléspectateurs. Résultat, tous les médias seront affaiblis, même les journaux qui verront la structure des investissements publicitaires se modifier en faveur des fenêtres. Si vous permettez l’expression, la Suisse se tire vraiment une balle dans le pied !

Si le Conseil fédéral rejette tout ou partie des suppliques de la SSR SRG, elle envisage notamment d’amputer le budget de la production de la fiction. Il est question de 6 millions à la Schweizer Fernsehen (SF), 6 millions à la Radio Télévision Suisse (RTS) et 2 millions à la Radiotelevisione svizzera (RSI). Faut-il s’attendre à un coup de frein de la production de téléfilms et de séries confiées à des indépendants?

Il est certain que si nous sommes obligés de couper nos investissements dans le domaine de la fiction, les conséquences seront dures pour la production indépendante. Ce qui serait très regrettable car, au-delà de la dimension culturelle, je suis pour ma part convaincu que nous avons besoin d’un marché audiovisuel privé, à nos côtés, avec lequel nous pouvons travailler de manière professionnelle.

S’il n’est pas prévu, pour l’instant, de réduire l’apport de la SSR au Pacte de l’audiovisuel, quelles seront les conséquences indirectes pour la production indépendante?

Tout simplement une baisse importante du volume de production et donc de sérieuses difficultés économiques. Et puis cela serait problématique pour la création culturelle, de manière générale, qui a besoin de ce subtil partenariat public/privé pour vivre. Surtout dans des régions minoritaires comme la Suisse romande.

D’autres mesures concernant la production indépendante sont-elles envisagées?

Non, pas à ma connaissance.

Les sommes consacrées par la SSR à la couverture de manifestations sportives de portée internationale ne sont-elles pas disproportionnées en regard des investissements pour des programmes de proximité ou culturels?

Je ne crois pas. Le public suisse attend du diffuseur public une bonne couverture de ces grands rendez-vous, surtout lorsque des sportifs ou équipes suisses sont en jeu. Le sport, avec la fiction, est un ingrédient essentiel de la télévision, encore plus lorsque nous aurons basculé en HD. Et il faut bien comprendre que les audiences de télévision se construisent en flux. C’est parce que nous générons de fortes audiences avec le sport et l’info que nous pouvons amener un nombre important de téléspectateurs sur les programmes plus pointus, dans le domaine de la culture particulièrement. Une offre audiovisuelle publique limitée à la culture et à l’information perdrait plus de la moitié des audiences actuelles. Mis à part le fait que cela poserait d’immenses problèmes de légitimité au service public, il faut se rendre compte qu’il y aurait 5 fois moins de public en contact avec les programmes culturels suisses. Si la TSR, par exemple, arrive à réunir plus de 15% de l’audience (soit des dizaines de milliers de personnes) sur des documentaires suisses de qualité,  c’est parce que la chaîne rassemble en moyenne plus de 30% d’audience. Arte réunit moins de 5% du public… Et moi je suis convaincu que la production culturelle ne doit pas être réservée à un petit cercle « d’happy few ». C’est pourquoi nous nous battons pour maintenir la dimension généraliste de l’audiovisuel public.

Qu’attend la SSR de la part des professionnels du cinéma dans cette situation délicate?

Qu’ils mesurent bien les enjeux qui concernent l’audiovisuel public et qu’ils prennent rapidement une part active et publique à ce débat si important pour l’ensemble du pays.

Gilles Marchand

Interview avec Gilles Marchand dans un article de Ciné-Bulletin, paru en juin-juillet 2010

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