Le journalisme d’investigation et la pression numérique

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La liberté d’enquêter et d’informer est évidemment centrale pour le bon fonctionnement d’un régime démocratique, y compris lorsque cette liberté interpelle les institutions qui la garantissent. Et cela même si ces institutions sont par ailleurs l’objet d’attaques régulières issues de mouvements politiques qui ont une autre lecture du bon fonctionnement de la société.

En ce sens le service public, à travers son mandat constitutionnel, a une forte responsabilité dans la défense de cette liberté d’enquêter et d’informer.

Pas de monopole dans l’investigation !

Une responsabilité, cela ne signifie pas que le service public peut prétendre à un monopole dans ce domaine.

D’une part parce que d’autres médias, privés, jouent aussi un rôle important en la matière. À la différence près que le service public dispose d’un budget plus stable et qu’il dépend moins des recettes commerciales et des pressions potentielles qui peuvent en découler.

D’autre part parce que les médias eux-mêmes sont interpellés dans l’investigation et dans la livraison d’information par les citoyens eux-mêmes.

Deux éléments déterminants agissent ici : le développement du « whistleblowing » et la diffusion mondiale immédiate facilitée par les réseaux sociaux. Ces deux éléments sont directement issus de la société numérique.

Le « Big data », enfant de l’informatisation des données et de la société, ouvre des espaces infinis à quiconque arrive à y pénétrer (parfois, il est vrai, au prix de hacking discutables…) et à les traiter.

Quant à la diffusion, elle est aujourd’hui à la portée de tous. Les médias ont définitivement perdu le contrôle de l’accès à la propagation des idées et des contenus. Les médias historiques ne sont plus les filtres incontournables et sont bousculés, contournés. Les journalistes sont mis en cause dans leur mission principale de pourvoyeur d’information. Pire, les informations qu’ils proposent sont examinées, parfois contestées, souvent complétées par des citoyens, des témoins ou des protagonistes sur le terrain, là où les journalistes classiques n’ont plus toujours le temps ou les moyens de se rendre.

Si on considère que le regard critique et indépendant sur la société reste un fondement du bon fonctionnement démocratique, force est de constater que cette fonction est aujourd’hui partagée entre deux catégories : les professionnels et les citoyens. Il faut donc s’interroger sur ce qui distingue les premiers des seconds. On relève une différence centrale : les journalistes ont acquis un savoir-faire professionnel, ils appliquent des règles éthiques et déontologiques claires. Il vérifient, recoupent, ne se laissent pas piéger ou instrumentaliser.

La société numérique et les joies de la transparence

Cela signifie que la première pression contre laquelle lutter est celle de la facilité, du confort, de l’approximation. Plus les citoyens interpellent les professionnels, plus ceux-ci doivent être irréprochables dans le respect des règles déontologiques du métier. Les écarts en la matière sont dévastateurs car ils délégitiment et sont vite repérés et exposés.

Deuxième différence essentielle : il appartient aux journalistes de re-contextualiser l’information là où elle est livrée brute et immédiate par les citoyens. La contextualisation permet de hiérarchiser l’importance des nouvelles, de ne pas se laisser dicter un agenda. Cela implique aussi de prendre le temps, denrée précieuse s’il en est.

Il y a donc une première zone de tension pour les journalistes : celle de la société numérique qui s’adonne aux joies de la transparence sans toujours vérifier la propreté des vitres derrière lesquelles se cachent les informations.

L’art du storytelling

La deuxième tension concerne certainement l’art du storytelling, que maîtrisent aujourd’hui aussi bien le monde de l’entreprise que celui des institutions publiques. Dans les deux cas on retrouve d’ailleurs nombre de journalistes chevronnés qui basculent avec armes et bagages de l’autre côté du miroir, tout en embarquant avec eux savoir-faire et surtout réseaux dans les rédactions.

Ici, la pression économique qui s’abat sur les entreprises de presse aggrave le problème. Il est tellement plus simple et économique de se faire « embedder », de se faire livrer le récit ou les données quantitatives censées le confirmer.

On parle ici du temps à disposition pour enquêter, des frais de l’investigation ou encore des risques économiques que font peser les entreprises sur les rédactions à coup de commandements de payer et autres menaces de procédures couteuses. Il faut avoir les reins solides pour financer les services d’avocats talentueux. Alors souvent de guerre lasse, certains journalistes renoncent. On appelle cela « l’hypo-correction ».

Patriot Act et état d’urgence

La troisième zone de tension s’exerce à travers la régulation et le cadre juridique. C’est celle de l’Etat qui peut limiter l’accès à l’information. Souvent d’ailleurs en invoquant des mesures d’exception qui durent, comme par exemple le Patriot Act ou l’état d’urgence. Cependant, le risque est moindre en Suisse. Le problème se pose plutôt entre respect de la sphère privée, protection de la personnalité, et transparence.

Reste donc la vraie question. Celle de la place du journalisme et de ses règles professionnelles, de ses chartes, dans ce nouvel environnement digital. Comment se mouvoir dans le « Big Data ». Comment re-contextualiser dans l’immédiateté.

Peut-être en nouant de nouvelles alliances entre médias compatibles, en créant des réseaux professionnels qui partagent des pratiques et des valeurs et en additionnant des moyens et des connaissances. C’est par exemple le cas des Médias Francophones Publics qui, fort des 5000 journalistes concernés, vient de lancer un intéressant réseau d’experts en terrorisme.

Une chose est certaine, compte tenu de ces 3 fronts (citoyens, entreprises, Etats), les journalistes sont vraiment attendus sur la qualité de leurs valeurs professionnelles. Il ne faut pas se tromper de combat. Il ne s’agit plus d’être le premier, mais d’avoir de l’information véritablement originale, vérifiée, contextualisée et anglée. C’est dans cette vision de longue haleine et dans la différence que les journalistes assureront leur avenir. S’ils tentent le match de l’immédiateté, ils ont déjà perdu.

 

Discours prononcé à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse.

Communiqué SSR

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