Médias suisses: pressions, discussions… et solutions!

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Inutile de faire de longues phrases, il est clair que nous sommes tous sous pression. A tel point qu’il y a un risque systémique. C’est-à-dire un risque d’affaiblissement considérable de tous les acteurs.

La SSR est sous pression. Comme jamais dans son histoire. Même si cette histoire est peuplée de tensions plus ou moins fortes. Une rapide visite des archives montre qu’il y a eu d’incroyables bagarres lorsque la télévision est arrivée en Suisse. Et cela a continué de plus belle avec le développement de la publicité à la télévision au milieu des années soixante.

Aujourd’hui, il y a bien sûr la pression politique, existentielle, liée à la votation du 4 mars. Et il est bien possible que d’autres initiatives surgissent si nous arrivons à repousser celle-ci.

Il y a aussi une pression plus sociologique, liée à l’acceptation d’un principe de redevance. Un principe de financement solidaire qui n’est pas compris par une partie de la population, élevée dans la culture du «pay per view», de la gratuité pure et simple. Une génération qui pense qu’il est possible de financer une télévision généraliste en plusieurs langues, capable de résister aux diffuseurs étrangers, avec le seul marché publicitaire national.

Il y a enfin une pression financière grandissante qui va s’exercer dès 2019 avec les décisions du Conseil Fédéral concernant le niveau de redevance et le plafonnement de nos moyens sous leur niveau actuel.

Les chaînes privées et les éditeurs aussi sous pression

Mais la SSR n’est évidemment pas la seule à affronter la pression. Il y a aussi, par exemple, les nombreuses chaînes radio et TV privées, pour qui la redevance représente jusqu’à 70% de leurs revenus. Leur rôle est important en Suisse, pour animer la diversité médiatique, proche des populations.

Le risque du 4 mars est aussi existentiel pour la plupart d’entre elles, particulièrement dans les régions minoritaires. Cela n’est pas toujours assez évoqué dans le débat.

La presse écrite est évidemment aussi sous pression. Une pression énorme. Une pression sur le modèle d’affaire, consécutive à deux effets: d’une part l’exode massif des recettes publicitaires, transférées sur les plateformes digitales avec une perte de valeur très importante. D’autre part des recettes de vente qui résistent difficilement à la consommation libre sur les plateformes web, dont celles de la SSR d’ailleurs.

C’est ainsi que l’extraordinaire diversité médiatique de notre pays, sa qualité aussi, reconnue partout, aussi bien des journaux que de l’audiovisuel, est en danger. Et c’est très inquiétant car notre pays, avec ses langues, sa diversité culturelle, son système politique de démocratie directe, a absolument besoin d’une scène médiatique vivante et diversifiée.

Avec toutes les familles de médias. La SSR n’a pas le monopole de la cohésion nationale ou de la qualité. Elle joue, avec d’autres, son rôle. Le mieux possible, avec des succès et des échecs. Mais elle ne forme qu’une partie de l’orchestre.

Et la partition a besoin de tous les instruments pour être correctement interprétée. Dans ce contexte, seule une discussion professionnelle pragmatique, permettra de trouver une coexistence possible entre tous les acteurs de notre petit marché.

Jouer cartes sur table

Pour ce genre de processus professionnel, il faut jouer cartes sur table, partager le constat et exposer ses priorités. C’est le préalable pour tenter de trouver une solution. Et les priorités de la SSR sont claires et simples:

  • D’abord son offre de programme. En 4 langues. Des programmes audiovisuels diffusés sur tous les vecteurs pour toucher tous les publics, en tout temps. Ces programmes doivent rester généralistes, car un service public ne doit pas choisir son public.
  • Deuxièmement, son réinvestissement culturel. Dans de nombreux domaines, du film à la musique en passant par les arts de la scène. Des domaines de création importants pour la construction d’une identité partagée en Suisse, et qui ne sont évidemment pas re-finançables dans le marché.
  • Enfin, une présence numérique suffisamment efficace pour que la SSR puisse répondre aux attentes de son public et garder le contact avec les jeunes grâce à ses contenus audiovisuels.

Pour réaliser cela, la SSR se base depuis longtemps sur un modèle de financement mixte, avec 25% de recettes commerciales. Il n’y a là rien d’exceptionnel, la SSR se situe dans la moyenne européenne.

Ce modèle est lié à la petite taille du pays qui fait que la redevance ne peut pas supporter à elle seule tous les coûts, particulièrement les coûts fixes, importants dans le domaine du broadcast. On trouve notamment ce modèle en Autriche, en Belgique, en Irlande, dans des pays qui présentent le même type de structure socio-démographique que la Suisse. Ces pays ont eux aussi un grand voisin, qui parle la même langue qu’eux et qui ouvre des fenêtres publicitaires dans leurs marchés nationaux.

Compte tenu des nouvelles conditions cadre de la SSR, il lui serait difficile de se transformer en pur player «redevance», d’autant plus que celle-ci baisse et qu’elle est maintenant plafonnée. Certains répondent que la SSR n’a qu’à économiser. Il est bien sûr toujours possible de faire mieux. Et donc de dépenser moins.

La SSR va d’ailleurs le faire. Avec la décision du Tribunal Fédéral concernant TVA en 2015, le plafonnement de la redevance en 2019, la baisse continue des recettes commerciales, la SSR aura réduit son budget de 150 M environ en 5 ans.

Et si l’on compare, de manière objective, les coûts de la SSR avec ceux des services publics allemand, autrichien, français ou italien, pour ne prendre que nos voisins, la SSR n’a pas à rougir de son efficacité. D’autant plus qu’une caméra ou table de montage ne coûtent pas moins à Genève ou à Zurich qu’à Berlin, Paris ou Rome.

Et la particularité de la Suisse exige une grande décentralisation des centres de production, liées aux langues et aux cultures. C’est bien sûr coûteux mais indispensable au fédéralisme.

La réalité est plus complexe qu’il n’y paraît

Et pour ne rien simplifier, la SSR constate comme tout le monde qu’une partie de ses audiences émigre sur les consultations numériques à la carte.

Accompagner les publics sur ces nouveaux espaces numériques, avec des publicités audiovisuelles, revient à se situer en concurrence directe avec la presse écrite. Qui subit elle aussi, de manière bien plus forte encore, ces transferts publicitaires.
Mais ne rien faire du tout et constater simplement l’affaiblissement consiste à gérer un déclin. Ce qui n’est pas non plus la meilleure chose, pour le public comme pour les professionnels et tous les milieux privés ou institutionnels avec lesquels travaille la SSR.

Alors il faut explorer d’autres pistes. En commençant par définir plus concrètement les choses. Lorsque l’on parle de publicité online et de limitations, par exemple, on parle de quoi exactement? De VOD, de Streaming live, de Banner?

Que veut dire le «Native Advertising» dans le monde audiovisuel? Et comment situer les multiples distributions. Comment caractériser le visionnement différé? Sur l’écran principal de la TV, dans quelle famille ranger la télévision connectée, où situer les applications par rapport aux sites web?

Il y a une autre question, tout à fait légitime, que soulèvent celles et ceux qui veulent faire payer l’accès à leurs sites web d’information et qui se trouvent en concurrence avec les sites de la SSR, ou ceux des journaux gratuits. L’accès aux plateformes numériques de la SSR est en fait payé par la redevance. Impossible bien sûr de faire payer deux fois le même service.

Sans doute doit-on chercher, là aussi, des solutions professionnelles et précises, dans les définitions des offres interactives de la SSR. Afin de limiter l’impact concurrentiel direct.

Il ne faut pas oublier dans cette analyse du marché les collaborations possibles avec les autres acteurs privés dans le domaine audiovisuel. Début octobre, la SSR a par exemple proposé, de manière très directe et concrète, l’accès gratuit à ses vidéos d’information. Il y a, à ce jour, 23 médias suisses qui ont décidé d’en bénéficier! Et les recettes publicitaires qui peuvent être générées autour de nos vidéos restent 100% au bénéfice des médias qui les utilisent.

La SSR a également offert la reprise très simple des journaux horaires de ses radios. Là aussi, des partenariats ont déjà été signés.

Il y a les radios et tv privées, mais il y a aussi les producteurs indépendants et les opérateurs de la téléphonie et du câble. Peut-être peut-on étudier ici le développement de co-productions. Il y a déjà des développements dans le domaine des droits sportifs. Mais nous pourrions aussi discuter de fiction, par exemple. Des fictions suisses, tournées en Suisse avec des paysages et des acteurs suisses. Ce sont des contenus coûteux à produire mais très populaires. Ils intéressent autant les chaînes de télévision nationales que les acteurs du câble ou de la téléphonie, qui cherchent des contenus originaux et exclusifs pour développer leurs abonnements.

Avant le prochain tsunami…

Nous avons vraiment un intérêt commun à trouver des solutions professionnelles pragmatiques. Parce que derrière ces discussions de branche arrive à grande vitesse un autre tsunami. Celui de l’intelligence artificielle, de la connexion permanente des objets, de la recommandation, du smart data et de tout ce que cela va impliquer pour l’industrie des médias.

Il faut affronter ensemble ces questions globales. Entre médias, mais aussi avec la recherche universitaire et celle des hautes écoles. La Suisse dispose d’un tissu d’innovation très performant. Il y a déjà des initiatives passionnantes qui se développent à Zurich, à Lausanne ou à Genève. Nous ne trouverons pas de bonnes réponses individuellement et nous ne devons pas nous limiter à une lutte de répartition des miettes d’un gâteau en réduction. Il faut enfin tenter autre chose, dans le respect des intérêts des uns et des autres.

Discours prononcé le 14 novembre 2017 devant le VSM

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