La SSR face aux questions de l’USAM

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Interview parue en janvier 2018 dans le journal de l’union suisse des Arts et métiers

 

Journal des arts et métiers: À l’instar de la ministre des médias Doris Leuthard, les représentants de la SSR continuent également à diffuser des scénarios de naufrage plus sombres, si l’initiative «No Billag» était adoptée le 4 mars. Croyez-vous sincèrement que la Suisse – ou même la Chaîne du Bonheur – disparaîtrait si la SSR devait se financer par d’autres moyens que la taxe sur les médias?

Gilles Marchand: La Suisse ne disparaîtrait évidemment pas si la SSR n’existait plus. Et les Alpes seraient toujours là… Par contre, c’est une certaine idée de notre pays qui serait en danger. L’idée d’une Suisse solidaire entre les régions linguistiques, qui respecte sa diversité et qui investit dans sa culture. Dans le domaine audiovisuel, cette Suisse-là est tout simplement impossible sans financement public. Quant à la Chaîne du Bonheur, je pense en effet qu’elle ne pourrait pas remplir sa mission sans la SSR. Toutes les œuvres d’entraide suisses l’affirment.

Au lieu de mettre sur la table un plan B concret, c’est-à-dire des variantes budgétaires, vous menacez de liquider la SSR après un vote favorable le 4 mars. La SSR a d’excellents journalistes et un public fidèle. Avec Radio SRF 1, vous disposez déjà d’environ 60 % de parts de marché. Voulez-vous vraiment nous convaincre qu’une entreprise aussi prospère serait tout simplement abandonnée?

C’est hélas la réalité. Il n’y a aucun plan B crédible lorsqu’une entreprise perd en quelques mois près de 75 % de ses revenus. Tous les professionnels qui connaissent les médias vous le diront. Cela ne veut pas dire que la SSR doit rester immobile, bien sûr. Il faut réformer la SSR, économiser des dizaines de millions par années avec nos nouvelles conditions-cadres. Et nous devons aussi préparer l’avenir, adapter plus encore l’entreprise à la société digitale. Mais ces réformes sont impossibles à conduire sérieusement si la SSR est privée en quelques mois de tout son financement public. C’est une question de responsabilité professionnelle et sociale. Nous générons 6000 emplois directs.

Jusqu’à présent, la SSR a toujours refusé de mettre un plan B sur la table, car elle peut continuer à fonctionner sans taxe sur les médias ou avec des ressources très limitées. Pourquoi une telle résistance?

Ainsi qu’évoqué plus haut, je pense qu’il faut changer de logique. Il ne s’agit pas d’un plan B mais d’un plan R, «R» comme réformes. Et ces réformes ne sont possibles que si la SSR reste en vie. On sait tous qu’il est impossible de développer les recettes publicitaires si nous ne pouvons plus financer les programmes. Et dans le marché publicitaire, nous nous battons contre des chaînes allemandes et françaises, puissantes. Quant à ces abonnements souvent cités, il est absolument certain qu’ils ne permettront jamais de financer les programmes et notamment l’information. Demandez à Canal 9, en Valais, ce qu’ils en pensent. Ils ont fait cette expérience en réel. Et aujourd’hui, ils ont un besoin vital de la redevance pour financer leurs programmes, de qualité d’ailleurs. Seuls la fiction et le sport se vendent à la carte ou en abonnement. Et c’est plus cher que la redevance actuelle.

Si la SSR était effectivement liquidée, elle devrait également renoncer à des recettes publicitaires de plusieurs centaines de millions de francs. Ce n’est pas ce que vous souhaitez, n’est-ce pas?

Il ne s’agit pas de vouloir ou de ne pas vouloir. Il s’agit de voir la réalité en face. La SSR génère 230 millions de recettes publicitaires. Ces recettes dépendent exclusivement des performances médias de nos chaînes. Et les performances médias dépendent de la qualité des programmes. C’est aussi simple que cela. Sans financement public, on ne peut pas proposer des programmes solides dans les quatre langues. Et sans ces programmes, les recettes publicitaires fondront immédiatement, comme neige au soleil. C’est pour cela que toutes les associations professionnelles de la branches publicitaires et les annonceurs luttent contre «No Billag». Il y a pour eux un risque économique majeur.

Un oui à l’initiative «No Billag» obligerait à discuter de la portée et du contenu du service public des médias. Beaucoup de gens vont probablement voter oui à cause de cela. Pourquoi la SSR a-t-elle également refusé de discuter de cette question jusqu’à présent?

Je pense que ce grand débat sur le service public est utile et tout à fait légitime. Il est normal de discuter à fond d’une prestation publique. Et je suis prêts à m’engager complètement dans ce débat. Pour que la SSR corresponde le mieux possible aux besoins de son public et à ceux du marché, en tenant compte aussi des acteurs privés. Je dis simplement que pour que ce débat se poursuive, il faut un NON le 4 mars. Car avec un OUI, il n’y aura plus rien à discuter, puisque le financement public du service public audiovisuel sera totalement interdit.

Selon un sondage du journal gratuit «20 minutes», près de 60% des lecteurs en ligne interrogés font peu confiance à la haute direction de la SSR. Au vu de ces chiffres, n’auriez-vous pas finalement à jouer cartes sur table et présenter votre propre plan B au lieu de prédire le naufrage de la SSR?

Vous savez, je suis un professionnel mais pas un prophète… Lorsque je regarde tous ces sondages, je constate aussi que le public apprécie beaucoup les programmes de la SSR, en radio comme à la télévision. Et c’est pour moi l’essentiel. Je pense qu’il serait nettement plus utile et intéressant pour le pays d’engager la discussion sur la suite, sur l’avenir du service public. Quel audiovisuel suisse voulons-nous dans 10 ans? Voulons-nous être capable de produire des films, des grands événements sportifs, voulons-nous être capables de résister aux puissantes chaînes allemandes, françaises et italiennes, ou non? C’est un débat passionnant et important. Il faut le tenir de manière professionnelle.

Vous avez indiqué au quotidien « Le Temps» qu’il était concevable que la SSR se limite à un seul radiodiffuseur par région linguistique et par média. Faut-il penser que vous ramez à contre-courant et vous voyez soudainement un potentiel d’amélioration et d’économies?

Ce n’est pas ainsi que je vois les choses. Je pense qu’à moyen terme, il y aura moins de médias classiques, consultés en temps réel, et beaucoup plus de plateformes digitales qui permettront de se composer sa propre palette de programmes personnalisés, parmi tout ce que nous produirons. La SSR devra s’adapter à cela. Mais la question des coûts concerne beaucoup plus la production que la distribution. C’est là que se situent les vrais enjeux sur le plan de l’efficience: que veut-on produire, pour quel(s) public(s) et comment? Pour l’instant, nous avons un mandat généraliste et nous devons intéresser tous les citoyens dans toutes les langues. C’est de cela dont il faut parler. Le nombre de chaînes est un facteur secondaire dans une économie numérique.

Dans une grande partie de la population, les dirigeants de la SSR sont considérés comme assoiffés de pouvoir et arrogants. Comment expliquez-vous cette mauvaise image?

Ici, vous me pardonnerez de ne parler que de moi-même. J’ai dirigé la TSR pendant 10 ans, puis la RTS pendant 7 ans, en Suisse romande. Avant, je dirigeais des journaux dans une entreprise privée. J’ai certainement beaucoup de défauts, comme tout le monde. Mais je ne crois vraiment pas que l’arrogance et l’avidité du pouvoir me caractérisent. Renseignez-vous en Suisse romande. Je ne connais pas encore bien les alémaniques, mais je ne suis en fonction que depuis 3 mois…

Dans les commentaires des éditions en ligne de divers médias, cependant, cela y ressemble beaucoup…

Eh bien si cela me concerne personnellement, je demande ici un peu de temps pour faire évoluer cette impression.

L’une des raisons pour lesquelles la SSR fait actuellement l’objet de vives critiques est que ses fonctionnaires disposent d’un budget de plus d’un milliard de francs suisses sans avoir à rendre compte au Parlement démocratiquement élu. Pensez-vous qu’il est juste que cela reste ainsi?

D’abord je dois ici préciser quelque chose: la SSR rend des comptes en permanence sur son activité, sur la manière dont nous exerçons le mandat que nous recevons. Ce contrôle est effectué par l’OFCOM, qui dépend du DETEC et du Conseil fédéral. Je trouve cela tout à fait normal, car nous disposons d’argent public. Mais il ne faut pas confondre le contrôle et l’indépendance. Nous sommes indépendants sur le plan des contenus et spécialement de l’information. 
Cette indépendance est précieuse, car c’est le signal d’une société en bonne santé sur le plan démocratique. Enfin, il y a de nombreux dispositifs qui permettent aux auditeurs et téléspectateurs de se faire entendre s’ils trouvent que nous n’avons pas travaillé de manière professionnelle. Tout ce mécanisme fonctionne très bien en Suisse.

Le ressentiment généralisé à l’égard de la SSR en tant qu’institution ne tient-il pas aussi au fait que la SSR – sans aucun débat démocratique sur son mandat et ses objectifs – se répand de plus en plus et s’élargit de plus en plus?

La SSR ne fixe pas elle-même son mandat. Celui-ci est décrit précisément dans une concession et encadré par une loi. Nous avons certes des droits, à commencer par l’indépendance de nos journalistes, mais aussi beaucoup de devoirs. On les oublie souvent dans le débat…

Du côté de la SSR, on prétend souvent qu’un oui à «No Billag» compromettrait la diversité des médias en Suisse. N’est-ce pas plutôt la puissante SSR qui prend toute la place au soleil au détriment de nombreux petits fournisseurs de médias innovants, ce qui empêche la création d’un paysage médiatique plus diversifié?

La SSR ne prétend pas avoir le monopole de la diversité et de la qualité médiatique. Mais elle joue un rôle clé tout simplement, car elle partage ses moyens de manière solidaire entre les régions. En ce sens, elle encourage vraiment la diversité culturelle et médiatique en coproduisant des films dans toutes les langues, en investissant dans la formation professionnelle médiatique, y compris dans des régions qui ne disposent pas d’un bassin économique suffisant. Cela dit, je pense aussi que la SSR peut développer encore son rôle utile dans l’écosystème médiatique, en coopérant plus et mieux avec les acteurs privés. Quant à l’innovation, je suis le premier à soutenir les démarches ouvertes dans ce domaine. C’est le sens de nos collaborations avec les hautes écoles et les universités. Dans une logique absolument non exclusive. Un bon exemple est notre engagement dans le «digital switzerland», avec des dizaines d’entreprises de toutes tailles.

A ce jour, la SSR a répondu à chaque offre privée suisse avec son propre produit, ce qui a ralenti la concurrence dans son propre pays. Avec l’expansion constante de ses activités en ligne, SRG est en concurrence directe avec d’autres entreprises médiatiques…

Je pense pour ma part que nous devons trouver une meilleure collaboration avec le secteur privé, dans une logique de complémentarité. Le marché Suisse est trop petit pour que les acteurs suisses se déchirent entre eux. Car pendant ce temps ce sont les chaines étrangères et les 
plate-formes internationales qui emportent la mise. Dans cette logique, je ne suis pas certain que la proposition de l’usam qui consiste, si j’ai bien compris, à ce que la SSR développe de la pub online, soit vraiment appréciée par les acteurs privés, en particulier les éditeurs.

Il semble que la SSR souhaite «le beurre et l’argent du beurre»: avec Ringier et Swisscom, elle veut de l’argent via la taxe sur les médias et en même temps via l’alliance publicitaire Admeira – la plus grande part possible du gâteau 
publicitaire. Pourquoi pensez-vous que la SSR ait droit à tout cela?

Le modèle économique de la SSR est pour l’instant de 75 % de redevances et 25 % de recettes commerciales, dont 20 % de pub TV environ. Ce modèle est adapté à la taille du pays. Il est semblable dans des pays de même taille, comme l’Autriche, la Belgique ou l’Irlande. En ce qui concerne la publicité, la SSR a noué cette alliance «public-privé» pour essayer de proposer une alternative plus solide aux annonceurs tentés par le transfert de leurs investissements sur du «tout digital». On constate maintenant que de telles alliances se développent un peu partout en Europe.

En d’autres termes, la SSR est-elle prête à quitter Admeira?

La SSR est prête à étudier sérieusement toute solution utile au marché suisse. Avec deux préalables: d’une part, nous sommes un actionnaire loyal, ce qui signifie que toute solution doit être concertée avec nos partenaires. D’autre part nous ne pouvons pas fragiliser, dans le contexte actuel, la commercialisation de notre inventaire publicitaire. Mais à part cela, nous sommes ouverts à tout scénario professionnel sérieux.

En 2012, Billag récoltait 40 millions de francs auprès des entreprises. A partir de 2019, ce montant devrait atteindre environ 
200 millions, soit environ cinq fois plus. Comme tous les ménages privés doivent également payer une taxe sur les médias, cela signifie une double imposition pour les entrepreneurs dont le chiffre d’affaires est supérieur à 500 000 francs suisses. Comprenez-vous le mécontentement qui en résulte?

Je peux bien comprendre le sentiment de certains dirigeants d’entreprise, bien sûr. Je ne suis ni sourd, ni aveugle. Mais il faut aussi tenir compte de quelques éléments d’appréciation: d’une part ce modèle, qui n’est évidemment pas décidé par la SSR, a été adopté en votation populaire en 2015. Car il permet de baisser de manière très significative le prix de la redevance, qui passera de CHF 451 à CHF 365 en janvier 2019. D’autre part, 75 % des PME sont exonérées de la redevance. Cela peut relativiser un peu ce sentiment.

Compte tenu des coûts supplémentaires massifs pour l’économie dans son ensemble, n’est-il pas malhonnête de parler de «réduction de la charge pesant sur les PME»?

Il s’agit ici vraiment d’une question politique, qui concerne notre société et notre économie. Ce n’est pas à la SSR d’y répondre.

Les PME comptant un petit nombre d’employés, mais dont les ventes sont élevées et les marges bénéficiaires relativement faibles, comme le commerce d’aliments pour animaux et les céréaliers, devront payer jusqu’à 2 % de la taxe sur les médias Billag. Ils sont ainsi surchargés par rapport aux grandes entreprises. Comment expliquez-vous aux propriétaires de petites entreprises concernées pourquoi la plus grande entreprise de médias suisse leur demande de payer plus en proportion?

Je comprends leurs soucis, mais à nouveau, je suis responsable de la réalisation professionnelle du mandat que nous recevons. Je ne suis pas responsable des conditions-cadres dans lesquels il s’exerce.

 

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